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Dimanche 12 octobre 2008 7 12 /10 /Oct /2008 11:09
C'est avec ce cinquième "épisode" que se terminent pour nous les Mémoires d'Aristide Martin. Ce chapitre traite de son passage à l'Ecole normale de Laon. A sa sortie, en 1865, Aristide sera nommé instituteur à Faverolles, dans le canton de Villers-Cotterêts, et quittera ainsi définitivement la région qui forme l'objet de ce blog.

Laon - La place Saint-Julien (coll. personnelle).

 

V

A l'Ecole normale de Laon.

Séjour à l'Ecole normale de Laon.

 

Mon départ pour l'Ecole normale fut un serrement de coeur pour mes parents et surtout pour ma mère, c'était un vide dans la maison ; il m'en coûtait aussi de me séparer d'eux, leur affection de tous les instants et les petites gâteries maternelles allaient me faire défaut. Deliège, dont j'ai déjà parlé plus haut, qui avait déjà passé une année dans l'établissement, se montra bon camarade, il me mit un peu au courant des habitudes de la maison ; ses amis intimes, notamment Soye de Braye-en-Laonnois, et Lourmier, un fils d'instuteur de la Champagne, devinrent les miens. Je connaissais déjà intimement le premier et ses excellents parents par l'intermédiaire des cousin et cousine Debacq, domiciliés comme lui à Braye, et chez lesquels, depuis assez longtemps déjà, j'allais régulièrement passer quelques jours à l'occasion de la fête patronale en septembre. Une certaine intimité s'était déjà établie avec deux élèves de l'instituteur de Roucy, Bourquin et Poiret, également admis. Je n'étais donc pas trop isolé dès le premier jour de mon entrée. Le régime des écoles normales à cette époque était assez rigoureux, la nourriture y laissait fort à désirer, les méthodes d'enseignement demandaient à être améliorées ; les emplois les plus sérieux n'étaient pas toujours confiés à des hommes aptes et compétents. Notre Directeur, un M. Langlois, passait pour avoir été officier de marine, il était décoré. C'était malheureusement un alcoolique invétéré, qu'on ne pouvait voir de sang froid qu'à son lever, dont le cours, quand il le faisait, était insignifiant ou ridicule, pour lequel les anciens élèves qui l'avaient surnommé le "père Houme" n'avaient aucun respect. Il prisait aussi énormément, avait le nez de travers, résultat, disait-on, des poussées du pouce de la main droite, vers la gauche. Sa tenue était généralement fort négligée. Incapable de prestige et d'autorité morale, d'une négligence extrême, les autres maîtres en prenaient un peu à leur aise, le personnel domestique n'était aucunement surveillé, il devait aussi, pour satisfaire son constant besoin d'argent, recevoir des remises des fournisseurs et ne pas exiger d'eux la qualité ni la quantité des provisions de bouche. Cet homme, si indigne sous tous les rapports, devait encore diriger l'école pendant dix-huit mois lorsque j'y entrai. A tous les vices et défaut que je viens d'énumérer, il faut encore ajouter une partialité extrême et toute absence d'esprit de justice. L'absence aussi de toute surveillance de sa part avait amené des abus de toute nature et un relâchement considérable dans la discipline. Avec lui, les flatteurs, les intrigants, les mouchards avaient beau jeu. Il fallut longtemps à l'autorité supérieure pour constater de la malversation dans les fonds mis à sa disposition pour l'entretien de l'établissement. Cette circonstance amena enfin son départ ; chez tous, ce fut un soupir de soulagement.

Les maîtres-adjoints de cette époque (c'est ainsi qu'on les dénommait) étaient M. Fédaux, chargé des mathématiques et des sciences, M. Raverdy, chargé de l'histoire, de la géographie, du français, Paradis, directeur de l'école annexe, faisait un cours de pédagogie, Droubaix avait l'écriture et le dessin ; un brave Alsacien, Lauff, enseignait plain-chant, orgue et musique ; l'enseignement religieux revenait à l'aumônier de l'Ecole, M. Rapet. Les quatre premiers de ces maîtres étaient d'anciens élèves de l'Ecole même, n'ayant que le brevet supérieur. La valeur professionnelle n'avait pas seule fixé ces choix ; le plus sérieux de tous et le plus fin était incontestablement M. Raverdy. M. Fédaux, visant surtout au gain, donnait de nombreuses leçons en ville ; il préparait peu ou mal ses cours, corrigeait superficiellement les devoirs, ne faisait que de très rares expériences pour l'enseignement scientifique, était très criard dans le cours de ses leçons, se bornait à n'interroger qu'un très petit nombre d'élèves, ses favoris comme on les appelait, n'avait pas de mesure dans le choix des exercices, tantôt ils n'étaient qu'à la portée de trois ou quatre intelligences d'élite, tantôt ils devenaient tellement élémentaires et simples que les travailleurs se laissaient ou aller au découragement ou s'occupaient selon un programme qu'ils s'étaient établi (1).

Le prestige faisait plus ou moins défaut à MM. Paradis, Droubaix et Lauff, leurs cours n'étaient pas très pris au sérieux, ils ne savaient pas suffisamment les intéresser, c'étaient de braves gens, mais d'une culture intellectuelle très ordinaire avec des idées et un jugement assez étroits.

Le brave aumônier s'en tenait à la lecture stricte de l'histoire sainte, avec une heureuse mémoire, des apparences de piété et de dévotion, on était assuré d'obtenir de bonnes notes de lui.

Tels étaient, si je m'en rapporte à mon jugement et à mes souvenirs restés très vivaces à plus de quarante ans d'intervalle, les maîtres auxquels la préparation de plusieurs générations d'instituteurs de l'Aisne fut confiée. Avec un directeur moins mauvais, la plupart de ses collaborateurs eussent été tout à fait à la hauteur de leur tâche et auraient laissé dans l'esprit et le coeur de leurs anciens condisciples une meilleure appréciation et plus de reconnaissance.

Le règlement de l'Ecole, comparé à ce qu'il est maintenant, paraîtrait sévère. Hiver comme été, le lever se faisait au premier coup de cloche, à cinq heures du matin. Vingt minutes étaient accordées pour les soins de toilette et la réfection des lits, l'eau était répartie avec la plus grande parcimonie, placée dans des espèces de longues auges en zinc, munies de robinets à raison d'un par élève, elle ne se distinguait ni par la limpidité ni par l'odeur ; elle provenait d'une vaste citerne où devaient pulluler des milliards de milliards de microbes et de débris organiques. Les élèves en buvaient ; souvent elle fut cause de trouble dans l'organisme, notamment du goître pour beaucoup. Lorqu'elle était congelée en hiver, un glaçon faisait office de savon. Les deux dortoirs dans lesquels les 51 élèves des trois années étaient répartis étaient assez spacieux et bien aérés ; il va sans dire qu'aucun appareil de chauffage n'avait été prévu pour parer au froid dans les hivers qui sont parfois très rigoureux sur le plateau où est bâti Laon. Avant cinq heures et demie, il nous fallait être en étude. Une courte prière était récitée à tour de rôle par les élèves ; à sept heures, l'aumônier venait présider à de plus longs exercices et à une pieuse lecture. Le déjeuner consistait en un quart d'une miche de pain de 800 à 900 g., généralement non cuit, avait lieu de sept heures et demie à huit heures. On n'entrait point au réfectoire, le censeur (3e année), le sous-censeur (2e année), le surveillant (1ère année) faisaient la répartition. Quelle que fût la température, il fallait rester dans la cour. Par tolérance, on permettait aux élèves pourvus de douceurs données par les parents d'aller chercher dans leurs cases les fruits ou confitures destinés à stimuler l'appétit, on pouvait également joindre un oeuf à son mauvais morceau de pain. Pendant cette demi-heure de récréation, les élèves de corvée devaient encore balayer les deux salles de classe, nettoyer et laver les cabinets d'aisance, approprier dortoirs, vestiaires, escaliers. D'autres, les privilégiés, surveillaient le laboratoire, la salle des quelques instruments de physique, les collections d'histoire naturelle, c'étaient les préparateurs ; les lingers contrôlaient les quantités de linge et habits divers remises au blanchisseur et rapportées par lui. Le travail n'était jamais bien fait, ma bonne mère tint à me blanchir elle-même ; il y avait encore le bibliothècaire et son adjoint qui veillaient à la conservation des livres à nous confiés et au non-gaspillage du papier, plumes et encre ; les infirmiers devant à l'occasion seconder le médecin de l'Ecole et préparer les potions et tisanes ordonnées, les feutiers qui allumaient et entretenaient les poêles, le réglementaire qui sonnait la cloche pour le réveil, le coucher, les repas, les divers changements d'exercice ; les monteurs d'eau pour les lavabos au nombre de deux. En raison de mon goût et de mes aptitudes pour le travail du bois, j'obtins la charge de menuisier adjoint ; le titulaire était mon ami Lourmier ; je montai d'un grade quant il quitta l'atelier pour la lingerie en 3e année. Les élèves-maîtres à qui incombaient ces diverses charges étaient dispensés du balayage.

J'ai dit plus haut que nous avions un professeur de plain-chant et d'orgue, c'était dans le but que devenus instituteurs, nous fussions en état de remplir convenablement les fonctions de clercs laïques ; tous les dimanches, plusieurs élèves et à tour de rôle revêtaient le surplis de la cathédrale et prêtaient leur concours pour le chant. L'obligation stricte de suivre les offices le dimanche figurait au règlement. D'aucuns devaient aussi servir aux messes que disait l'aumônier. Obligation était imposée de se confesser aux approches des principales fêtes religieuses de l'année. Une pièce dite oratoire était spécialement affectée aux exercices de la confession. La plupart des élèves s'y livraient sans édification ni conviction. Les élèves-maîtres devant plus tard joindre à leurs fonctions d'instituteurs celles de secrétaires de mairie, un cours confié à un magistrat de la ville leur était fait pour les préparer à les bien remplir ; ce cours ne s'adressait toutefois qu'aux élèves de 3e année.

L'attitude des élèves et leur costume devaient toujours avoir un caractère d'extrême gravité. Il leur était naturellement interdit de causer entre eux pendant les heures d'études, dans les rangs, au dortoir, au réfectoire ; toute infraction par trop manifeste à cette règle entraînait des punitions : charge supplémentaire de balayage, privation de parloir, retenue de promenade ; les fautes plus graves donnaient lieu à des sanctions plus rigoureuses : interdiction d'utiliser ou de recevoir des douceurs, de sortir en ville avec les parents ou chez les correspondants, comparution devant le directeur ou la Commission de surveillance, retrait de fraction de bourse, ou renvoi ; c'était comme une épée de Damoclès toujours suspendue sur la tête des pauvres normaliens.

L'uniforme obligatoire pour les sorties en ville consistait en une redingote noire, gilet, pantalon et cravate de même nuance, et le ridicule chapeau de soie à haute forme ; chez les élèves de 1ère année, ces vêtements étant neufs avaient une certaine fraîcheur, les élèves de 2e année avaient les mêmes vêtements déjà fort passés ; ils étaient râpés, sales et luisants pour le plus grand nombre des normaliens de 3e année qui ne pouvaient ou ne voulaient point renouveler leur garde-robe ; avec les chapeaux devenus affreux et tout difformes, beaucoup paraissaient plus ou moins dépenaillés. Dans l'intérieur de l'établissement, on portait une blouse bleue de coton.

Dans la plupart des écoles normales, comme dans les écoles militaires, ont longtemps subsisté les brimades ; les aînés ou anciens imaginant toutes sortes de tours ou de farces à faire aux nouveaux arrivants, les cadets. Il était encore de tradition, en 1861, lors de son entrée à l'Ecole, que les élèves de 3e année fissent cirer leurs chaussures à ceux de 1ère année (je ne m'abaissai jamais à une pareille humiliation) ; provoquer la chute des nouveaux par d'imprévus crocs-en-jambe était un doux passe-temps pour certains élèves de 2e et surtout de 3e année ; plusieurs de mes camarades et moi nous nous rebiffâmes énergiquement ; ce très mauvais jeu devint moins fréquent ; la mise en boule consistant à presser par l'action de nombreux corps dans un des angles des murs de la cour quelques naïfs et pusillanimes nouveaux élèves, rencontra encore en quelques-uns des nôtres de solides adversaires ; au jeu de main-chaude, les souffre-douleur de la 1ère année restaient souvent fort longtemps sur la sellette et y recevaient de violentes taloches ; nous mîmes encore bon ordre à ces absurdes brutalités ; toute petite qu'était la cour, les gros majors de 3e prétendaient en réserver la plus grande partie à leur usage ; nous combattîmes encore et avec succès le ridicule et injuste privilège qu'ils prétendaient s'octroyer. Je ne signale qu'une faible partie des abus qui existaien à l'Ecole normale de Laon.

Dès les premiers jours de ma nouvelle vie, les qualités ou défauts par lesquels je m'étais signalé à mon arrivée à Beaurieux réapparurent, j'étais loin de vouloir imposer mes volontés aux autres, mais j'entendais ne pas me laisser mener par le bout du nez, comme on dit vulgairement, ni me laisser marcher sur le pied ; je protestais contre tout ce qui me paraissait injuste ou arbitraire. Ma façon d'être et de comprendre les choses me valut en somme plus d'estime que de désapprobation de la part de mes camarades de promotion et des autres ; je n'y trouvais pas tout profit cependant ; des mouchards hypocrites tournèrent assez souvent mon excès de franchise à mon détriment et me desservirent auprès de certains maîtres et surtout auprès de l'abruti Directeur Langlois. Le tempérament de l'individu ne se modifia généralement point ; une nature honnête, loyale, droite, reste telle dans toutes les circonstances de l'existence ; elle se livrera trop facilement, et sera souvent dupe ou victime de sa bonne foi, même de sa crédulité.

J'ai indiqué plus haut en quoi consistait le petit déjeuner du matin ; grâce à la sollicitude maternelle, mon appétit pour ce premier repas fut toujours stimulé par l'addition de fruits variés, surtout de confitures et d'oeufs. Non seulement le morceau de pain parcimonieusement distribué était insuffisant, mais il était aussi de qualité inférieure. Le repas de midi consistait en une soupe grasse ou maigre, - une faible assiette chacun -, un peu de viande bouillie ou des légumes, ensuite un léger dessert pour terminer ; viande et légumes étaient rarement bien appétissants ; maintes fois certains plats de viande restaient intacts en raison de l'odeur nauséabonde qui s'en dégageait, les élèves préféraient sortir de table avec la faim que de s'incommoder, ce qui provoquait des accès de colère chez le père Langlois. Comme boisson, une très mauvaise abondance, à raison d'un litre pour quatre. A quatre heures, chacun recevait 150 à 200 g. de pain. Sur chaque table de huit convives, figurait le soir à huit heures tantôt une faible portion de veau, tantôt un ragoût de mouton avec pommes de terre ou haricots, dans lequel les morceaux étaient très clairsemés, ou un plat de lentilles ou du riz ; une salade ou du fromage constituait le dessert. La portion de chaque prenant part était réduite à un volume tel qu'en deux ou trois bouchées elles disparaissaient dans les profondeurs de l'estomac ; on resserrait la ceinture de cuir qui faisait partie du trousseau et dont on ne se séparait que la nuit. On ne pouvait se rattraper sur le pain ; on n'en eut à peu près à discrétion que sous le successeur du père "Houme", avec M. Mariotti, soit près de de dix-huit mois après mon entrée. Dix minutes suffisaient largement pour les deux principaux repas journaliers ; hiver comme été, une récréation de 20 à 30 minutes dans la cour de l'établissement suivait le repas du soir ; à huit heures et demie, généralement M. l'aumônier s'amenait pour la longue prière du soir et encore une édifiante lecture.

La cloche de 8h50 était ordinairement la mieux accueillie, elle annonçait la montée dans les dortoirs et la mise au lit. Que les nuits semblaient bonnes à cette époque et comme elles paraissaient courtes jusqu'au tintement si désagréable de cinq heures ! En hiver, lorsque le thermomètre marquait de -10 à -15° dans nos vastes chambrées, il venait l'idée à beaucoup de se dire malade pour pouvoir s'offrir une grasse matinée ; mais dans la belle saison, aux approches des examens du brevet, ou des examens de passage d'une année à l'autre, il n'était pas rare d'entendre, meme avant quatre heures, de laborieux élèves retourner discrètement les feuillets de leurs livres ou cahiers.

Je ne tardai pas à m'habituer au régime de l'école, et à choisir comme amis, parmi mes condisciples de 1ère année notamment, ceux dont le caractère et les manières se rapprochaient le plus des miens. Ceux qui montraient le plus d'indépendance, de franchise, eurent ma préférence. Entré avec le huitième rang, j'aurais pu, je crois, dès la première année, en faisant un peu d'efforts, et surtout en montrant plus de souplesse et de passivité, me placer dans les tout premiers rangs ; je fus desservi de diverses façons auprès du Directeur à qui il suffit, pour agir de parti-pris, qu'un professeur mal édifié ou un surveillant partial fît à mon sujet deux ou trois rapports malveillants. Si M. Fédaux se fût montré plus sérieux et plus habile, s'il se fût surtout abstenu de grotesques plaisanteries à cause de mon nom, il aurait eu non seulement ma confiance entière, mais de la déférence et de l'affection de ma part ; j'aurais été pour lui ce que je fus toujours pour son collègue M. Raverdy, respectueux, attaché, élève soumis ; ces deux maîtres avaient les cours les plus importants, de leurs notes dépendaient presque exclusivement le rang final et la teneur des bulletins trimestriels adressés aux familles. Bref, si ma conscience n'eut pas de faute grave à me reprocher dans le cours de ma première année d'Ecole normale, elle reconnaît encore aujord'hui que mon application au travail laissa un peu à désirer et que, par amour-propre mal placé, je me montrai quelque peu frondeur, pas assez observateur de la discipline ; qu'elle fut trop sévère, même rigoureuse, ma double qualité d'élève et de maître me faisait un devoir strict de m'y soumettre entièrement ; trop de franchise nuit.

Les distractions n'étaient pas nombreuses, cependant il y avait de la vie aux heures de récréation dans l'étroite cour de l'établissement ; il fallait se remuer dans la saison rigoureuse pour maintenir au corps sa chaleur normale ; on battait fréquemment la semelle, à grandes enjambées on arpentait de nombreuses fois les 30 à 40 m. qui séparaient les deux corps de bâtiment.

Bruyères-et-Montbérault - Rue de Reims (cliché Barnaud, coll. personnelle).

Les jeudis et dimanches avaient lieu les promenades au dehors ; tour de la ville par les belles allées ombrées qui forment une ceinture de verdure, desquelles la vue et le panorama sont des plus beaux que je connaisse, descente dans les faubourgs, excursions dans les endroits intéressants de la région - Liesse, Marchais, Crécy, Crépy, Mons-en-Laonnois, Anizy, Prémontré, Coucy, Urcel, Bruyères, Festieux, Coucy-les-Eppes ; quand après des courses de 25 à 30 km. il fallait gravir par les rapides grimpettes la montagne de Laon pour rentrer au gîte, nous en avions assez, il y avait bien des traînards.

Nous ne retournions que deux fois par an dans nos familles ; une semaine à Pâques, cinq ou six tout au plus en août et septembre. Le nombre de lignes ferrées desservant le chef-lieu était alors réduit à deux, celle de Reims, celle de La Fère-Saint-Quentin ; c'est à pied, pour le plus grand nombre des élèves, que se faisait le retour chez les parents. Il n'y avait guère à compter sur les diligences ou pataches, et une course de 50 à 60 km. n'effrayait point les moins braves ; on voyageait par groupes ; ceux dont les familles étaient les moins éloignées du chef-lieu, offraient l'hospitalité à leurs copains ; les bons offices des parents ayant des voitures étaient aussi acceptés par les moins favorisés. Les départs se faisaient dès l'aube, ces jours-là la cloche n'avait pas à se faire entendre pour nous réveiller. On festoyait un peu partout copieusement et bruyamment la délivrance, et l'arrivée dans nos familles était l'occasion de réjouissances et de réunions. C'est fort rarement aussi que nos parents nous venaient voir sur le plateau. Beaurieux n'étant distant de Laon par les raccourcis que de 24 à 25 km., et Ailles où habitait ma soeur se trouvant sur le trajet, j'eus la bonne fortune de recevoir des visites un peu plus fréquentes que la plupart de mes camarades ; les entrevues au parloir étaient courtes, les sorties en ville avec les visiteurs rarement permises.

Ma première année de séjour à l'Ecole normale fut vite passée. Ma deuxième s'annonçait tout à mon avantage ; le Directeur m'avait attribué une excellente note à une composition française, soit qu'il n'ait vu que le travail, soit que pour une fois, il ait cessé d'agir par système ; mais un incident vint troubler ma quiétude et mes espérances. A la Noël de 1862, il prit la ridicule fantaisie au Directeur, au lieu de nous laisser en étude libre, comme il était de tradition, de nous envoyer coucher de sept heures à dix heures avant la messe de minuit. Il était obligatoire d'assister à cette cérémonie. Les anciens manifestèrent leur mécontentement de diverses manières. J'étais naturellement parmi les plus agités protestataires. On résolut de ne point dormir et de s'amuser de diverses façons. Les uns culbutèrent les lits des ronfleurs de 1ère année, d'autres imitèrent les bruits des animaux de ménagerie, trois ou quatre de mes intimes et moi mîmes nos draps sur les balais, ou nous nous en enveloppâmes, puis nous simulâmes une procession en long et en large du dortoir ; on rit, c'est ce que nous voulions obtenir. Un petit surveillant de 1ère année, pas mal poseur et prétentieux, à la figure en gaufrier, qui depuis m'a été plus ou moins antipathique, s'avisa de nous dénoncer au maître de service, M. Droubaix, et de me désigner comme principal organisateur de cette espièglerie ; celui-ci plus zélé que bienveillant, vint à mon lit, où je faisais le profond dormeur, me secoua comme si j'avais besoin d'être réveillé, m'invita à m'habiller et à le suivre vers le Directeur. Si on nous avait privé du verre de vin chaud traditionnel, lui s'était administré une maîtresse cuite, il m'accueillit avec un regard foudroyant, me menaça d'une terrible peine disciplinaire à prononcer le lendemain, et me renvoya me coucher pour quelques minutes encores, dix heures n'avaient point sonné. L'office de la nuit perdit tout son charme pour moi, et mes yeux et mon esprit restèrent en éveil de deux heures à six heures du matin. J'espérais que la nuit adoucirait le courroux de ce cerbère, la peine fut plus légère à supporter que je ne l'avais craint, mais elle n'était, à mon sens, nullement en rapport avec la faute : au point de vue matériel, je demeurai quitte avec un mois de privation de parloir, quinze jours de pain sec le matin et à quatre heures, et quinze jours ou un mois (ma mémoire sur ce point n'est plus fixée) de service de balayage, comme premier classier, ce qui impliquait en outre le nettoyage des cabinets d'aisance. Je ne fus pas seul puni ; mais les camarades furent traités moins rigoureusement. Pris d'un peu de remords, Droubaix, chargé de veiller à la strictre exécution des hautes oeuvres de notre trop illustre Directeur, allégea quelque peu ces trois punitions. Celle qui était de nature à aggraver davantage ma pénitence de ce Noël, c'était de ne pouvoir me régaler des provisions annoncées par ma bonne mère et qui devaient justement être déposées au parloir par mon commissionnaire habituel, Ducellier, coquetier à Ailles, dans la soirée du 25 décembre.

Ces provisions consistaient en une demi-douzaine de tartes à la citrouille, un énorme lapin rempli de hâchis, des noix, des pommes, des poires, des confitures etc. Je fus moins dupe ce 25 que je ne l'avais été la veille ; subrepticement, je me glissai dans la soirée dans le parloir, à tâtons je reconnus mon bienheureux panier, je le portai dans la pièce affectée à la menuiserie dont j'avais la clef, le tout fut soigneusement placé à l'abri des regards indiscrets. Quoique l'ami Droubaix veillât à ce que nous ne pussions rien ajouter à notre maigre morceau de pain du matin, je n'en allai pas moins chaque jour, seul ou avec deux ou trois invités, délecter les douceurs et le complément d'alimentation dus à la sollicitude maternelle. Antoine, domestique et échanson, dont j'étais un peu l'ami et le protégé, car il avait été régalé par mes parents dans un voyage à Beaurieux, y joignit même quelques verres de la couleur vermeille appelée vin ; liqueur archi-mauvaise, que nous trouvions bonne faute de mieux.

Un mot de la punition ou peine morale que me produisit la peccadille que je viens de narrer et la répression beaucoup trop sévère dont elle fut l'objet :

Je m'étais promis à mon entrée en 2e année de redoubler d'efforts dans le travail, de savoir mieux me contenir en présence d'injustices, et d'éviter de répondre aux réflexions malveillantes ou narquoises de M. le Professeur de mathématiques, faites souvent sans raison ou mal à propos ; j'avais tenu ces résolutions pendant le premier trimestre, et le Directeur semblait moins agir de parti-pris à mon sujet. J'entrevoyais le moment où toutes mes notes seraient très satisfaisantes et mes bulletins trimestriels irréprochables. Ce contretemps jeta une espèce de découragement dans mon esprit. Le père Houme, que j'exécrais dans mon for intérieur, allait certainement être à mon égard plus injuste et plus rude encore qu'auparavant. Je ne me trompai point ; dès qu'une faute était commise par les élèves de 2e année, selon lui je devais être le coupable ; c'était, disait-il, "toujours le même". Il était vexé de voir que ces accusations portaient à faux, ou encore de me voir facilement me disculper. J'en étais arrivé à vivre un peu comme le lièvre de La Fontaine lorsqu'un beau matin son départ fut annoncé. On ne le vit plus à partir de ce jour, il partit l'oreille basse et humilié ; une disgrâce des plus méritées lui était enfin infligée. Personnellement, je me réjouis fort de cet événement. Les Professeurs qui ne pouvaient que mépriser un tel homme applaudirent aussi à la mesure ; en général, tous les élèves-maîtres en firent autant.

C'est vers le commencement de mars qu'arriva son successeur. Précédemment, il dirigeait l'Ecole normale d'Angers. Comme Corse et fils d'un militaire qui avait servi sous Napoléon 1er, M. Mariotti fut sous le Second Empire un bonapartiste très militant. Il n'avait guère que 45 ans, paraissait très actif, zélé, mais d'un zèle quelque peu exagéré, parce qu'il fut assez souvent inopportun ou nuisible aux élèves. Tout était à réformer dans l'Ecole. Il s'y employa courageusement. Certains cours furent mieux faits et avec plus d'exactitude, cuisinière et domestique firent mieux leur service, la nourriture fut très sensiblement améliorée, ce qui fit grand plaisir aux élèves ; il eut le souci de chercher à nous être agréable soit par des petites fêtes intimes pendant lesquelles la discipline perdait de sa rigitité, soit par l'appel d'artistes de passage réputés par leur talent de bien dire, soit encore par l'organisation de quelques voyages intéressants. Les sorties avec les parents ou chez des amis furent plus souvent accordées à titre de récompense. Il stimula la torpeur de certains élèves, tint la main à ce que les professeurs s'occupassent plus indistinctement de tous, fit renvoyer de l'école ceux dont l'insuffisance ou la négligence étaient légendaires. Des écarts graves de conduite furent aussi sévèrement réprimés. Nous fûmes bientôt presque unanimes à reconnaître en lui un Directeur tout à fait à la hauteur de la tâche. Si je m'en rapporte aux quelques lettres à mes parents que je relisais ces jours-ci, je fus enthousiasmé de ce changement ; je ne taris pas d'éloges envers le nouvel arrivant ; on sent que toujours j'ai eu une grande tendance à m'emballer. Cet enthousiasme était d'ailleurs pleinement justifié, j'avais un réél mépris pour l'ivrogne et la brute qui partait ; j'espérais beaucoup en celui qui arrivait, et je ne fus pas trop déçu ; même aqprès ma sortie de l'Ecole normale et longtemps après, je recourus à ses bon offices et lui me témoigna de l'estime et de l'amitié (20 février 1909).

Il n'avait pas une instruction éminemment supérieure, et quoiqu'il parût vouloir être en état d'apprécier en homme compétent toutes les matière du programme, on ne tardait pas à s'apercevoir qu'il se faisait illusion. Il avait dû être un peu surfait, ce qui l'avait rendu quelque peu poseur et orgueilleux ; très souple auprès des supérieurs et des puissants, très démonstratif au profit du parti au pouvoir à cette époque, il était bien en cour. Il n'était pas non plus inaccessible aux petits cadeaux ; de là du favoritisme et de la partialité un peu trop manifestes.

Laon n'était pas la limite de son ambition ; il fut appelé quelques années plus tard à la tête de l'Ecole normale de Versailles, alors considérée comme la plus importante et la première de France. Il obtint aussi la croix.

Mes notes avec lui se relevèrent très sensiblement, je ne tardai pas à me placer pour les diverses compositions dans les premiers rangs.

Je terminai ma seconde année alors que mon camarade Deliège finissait ses études et obtenait le brevet élémentaire et le brevet dit complet (équivalent du brevet supérieur).

J'ai dit que l'enseignement donné par les professeurs de l'Ecole normale, sauf celui d'un maître, laissait à désirer ; en général, il était un peu terre à terre et pas assez pratique. La manie du professeur de mathématiques et de sciences de dicter certains de ses cours, ou d'obliger les élèves à les rédiger après explication ou exposé plus ou moins clair et méthodique, occasionnait à beaucoup d'élèves une perte énorme de temps ; quatre ou cinq élèves dans chaque année étaient seuls en état de rédiger à peu près convenablement les cours aux notes prises à la volée. Obligeamment, il prêtaient leurs cahiers aux autres camarades qui les copiaient ; c'était une somme de travail fort peu profitable ; les leçons étaient d'ailleurs assez infidèlement reproduites, les erreurs fourmillaient. On avait ainsi d'énormes cahiers, que l'on faisait relier, cela va sans dire, pour l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, les éléments de trigonométrie et de mécanique, même de physique, de chimie, d'histoire naturelle. De bons ouvrages, bien commentés, quelque peu annotés par l'addition de feuilles supplémentaires insérées entre les feuillets du livre, eussent été de beaucoup préférables.

Comme à toutes les Ecoles normales en général, se trouvait annexée à celle de Laon une école élémentaire, dénommée justement école annexe, où les élèves de 2e et de 3e année allaient s'exercer à la pratique de l'enseignement pendant chaque semaine et à tour de rôle. C'était pour chaque élève-maître une pratique de quatre à cinq semaine de classe en deux ans. Le titulaire de cette époque était un M. Paradis, brave homme mais d'une valeur pédagogique des plus ordinaires et d'un jugement un peu faux et étroit. Cette école avait une cinquantaine d'élèves, ni l'installation ni le matériel ni les méthodes n'auraient su être proposés comme des modèles. Les souvenirs conservés de mon excellente école de Beaurieux, surtout mon admiration pour le dévouement, l'activité, le tact, la dignité de celui qui la dirigeait, M. Delaidde, mes entretiens avec lui dans le cours des vacances, me rendirent certainement des services quand je devins instituteur autrement plus importants que ceux que je pus attribuer à mon passage à l'école annexe.

Au fond de ce qu'on appelle la cuve de Laon se trouvait le jardin de l'Ecole normale, où les élèves-maîtres allaient s'exercer de temps en temps au jardinage, à la direction et à la taille des arbres ; l'enseignement donné était assez rudimentaire, et le bagage emporté par chacun ne pouvait qu'être très léger. Moi, j'aimais aller au jardin, car le jardinage m'a toujours beaucoup plu ; c'était une occasion pour deux ou trois compagnons et moi de nous procurer un peu de liberté, même d'aller dire un petit bonjour au maître du café ayant pour enseigne "Staviator", que tous les normaliens de génération en génération ont fort bien connu.

M. Mariotti, qui ne manquait pas d'initiative, organisa un enseignement de gymnastique. A défaut de portique et d'appareils dans l'Ecole, on nous conduisait au gymnase des pompiers de la ville. J'aimais ces exercices et je pus passer pour un des plus forts et surtout des plus hardis de ma promotion. J'aimais aussi mesurer mes forces avec les meilleurs lutteurs dans chaque année ; rarement j'eus le dessous.

L'admission à l'Ecole normale était prononcée d'après les résultats d'un concours ; comme le nombre de candidats, pendant dix à quinze ans, de 1855 à 1870, particulièrement dans l'Aisne, était supérieur de trois, quatre, même cinq fois le nombre des places, cette admission présentait beaucoup d'aléa. On eut dû avoir un excellent recrutement, d'autant meilleur encore qu'il fallait être dans sa dix-neuvième année pour être admis à prendre part au concours. Il laissait encore assez souvent à désirer, car la protection et la faveur avaient une grande part dans les choix, les années n'étaient pas, par suite, bien homogènes, si la tête comprenait des élèves intelligents, travailleurs avec lesquels les résultats étaient sûrs, les quelques derniers laissaient fort à désirer. Leur but unique était de décrocher, tant bien que mal, le modeste brevet élémentaire. Sur seize à dix-huit élèves dont se composait chaque promotion, cinq ou six au plus suivaient sérieusement les programmes devant les conduire à affronter les examens du brevet complet. A ces examens deux, trois, rarement quatre ou cinq élèves réussissaient ; il était rare qu'on comptât plus de deux échecs à l'examen du brevet simple, dont le niveau, il faut en convenir, était autrement élevé que sous le régime de la loi de 1881.

Mieux apprécié de mes maîtres à ma sortie de 2e année, ayant obtenu un rang final qui satisfaisait mon amour-propre, je passais d'agréables vacances chez mes parents, lorsque m'arriva l'avis que la bourse entière sur laquelle je comptais, que l'on m'avait promise très formellement, ne m'était pas accordée. Je restais tutulaire d'une demi-bourse seulement. Je me rendis immédiatement à Laon pour me renseigner et examiner si des démarches pourraient être faites. L'Inspecteur d'Académie du nom de M. Dumouchel, homme bon s'il en fut, ne put me rien dire, il ignorait comment les choses s'étaient passées ; il me promit de se renseigner et de me donner, s'il lui était possible, satisfaction et justice. L'aumônier, M. Rapet, le seul maître que je pus voir, ne sut, non plus, me fournir d'explications bien nettes, je compris toutefois que le Conseil des professeurs m'avait proposé pour la bourse entière ; qu'à la Commission départementale qui statuait définitivement, un membre avait réclamé en faveur d'un protégé proposé seulement pour une demi-bourse ; personne n'ayant parlé pour moi, on me retira fort bien la portion de bourse qui m'avait été attribuée pour l'affecter à l'élève protégé ; lequel m'était de beaucoup inférieur. Je fus victime de ma bonne foi. S'il ne m'avait pas été assuré par le Directeur que la concession d'une bourse complète m'était accordée, s'il m'avait laissé le moindre doute à ce sujet, j'aurais usé de l'influence de M. de Tugny, maire et conseiller général, qui aimait mon père et me portait de l'intérêt, et les choses se seraient passées tout autrement. Cette injustice flagrante me fit gros coeur ; en plusieurs occasions, je ne manquais pas de faire sentir au Directeur qu'il lui appartenait de ne pas la laisser commettre.

Laon - Auberge du Lion Rouge (coll. personnelle).

J'ai dit un mot de la sévérité de M. Mariotti ; elle se montra excessive le jour de notre entre en 3e année. La coutume avant d'aller nous enfermer dans la boîte était de nous réunir le plus nombreux possible dans une bonne petite auberge de Laon et d'y dîner aussi bien que le permettaient nos trente ou quarante sous. En raison des acomptes pris par beaucoup dans le cours du trajet, il s'en trouvait qui ne pouvaient plus cacher leur état d'ébriété sans la protection de quelques copains. L'un des convives, Boudet, garçon pourtant intelligent, bon et honnête, fut vu par le Directeur rendant du trop plein de l'estomac ; sans pitié, il fit prononcer son exclusion de l'Ecole ; il n'eut pas l'approbation des élèves ; d'aucuns ne valaient pas Boudet, mais on fermait les yeux sur leurs travers ; ils avaient sans doute de puissants protecteurs.

J'entrai, je crois, en 3e année, avec la ferme résolution d'y travailler plus sérieusement encore et de me mettre en situation de passer, aussi brillamment que possible, l'examen du brevet supérieur. Il m'arriva bien quelquefois encore de me rebiffer contre des mesures ou des observations qui paraissaient injustes et qui l'étaient en effet. Un jour, c'est le grand Badet, censeur de notre année, qui dénonce plusieurs camarades et moi d'avoir occasionné un peu de désordre dans l'étude du matin. Nous somme sermonés et punis un peu injustement. Pendant la récréation du 1er déjeuner, monté sur un banc, je réclame, proteste, me démène de la parole et du geste, sans m'apercevoir que de son cabinet, le Directeur voit et écoute mes réclamations. A son cours de grammaire qui suivit, il tonna mais plus impérieusement que je ne l'avais fait et menaça ; il fallut naturellement s'incliner, se soumettre, prendre de nouveau la résolution de se surveiller et de se taire. Je conservai toutefois une dent à cet imbécile de Badet qui avait voulu faire du zèle, l'important, et qui avait aussi montré de la partialité. Ce gaillard avait l'échine très souple, il savait se ménager les faveurs et les bonnes grâces des maîtres. Quoiqu'il figurât au second rang dans l'ensemble des compositions, mon bon ami et émule Hue restant toujours au premier, je ne me disais pas inférieur à lui à la 3e place ; la suite me donna raison, puisque j'obtint le brevet supérieur et plus tard le diplôme d'inspecteur primaire comme Hue, et que lui dut se borner au brevet simple. Il mit toujours d'ailleurs ses propres intérêts en première ligne et abandonna, après quelques années d'exercice, l'enseignement pour une comptabilité dans une ferme qui lui offrait plus d'avantages matériels, moins de responsabilité et moins de travail. Les bons poulets que sa mère, cultivatrice, offrait au Directeur et au professeur de mathématiques les amenaient à forcer les notes dans les compositions. C'était un fait notoire, bien connu des élèves.

Nous souffrîmes pour nos études de la tension des rapports entre le Directeur et M. Fédaux. Loin de tenir compte des justes observations qui lui avaient été faites, il arriva que celui-ci fit ses cours en dépit du bon sens, restant indéfiniment sur les parties les plus élémentaires des programmes, nous faisant piétiner sur place malgré l'approche des examens. Les meilleurs élèves prirent le parti de travailler dans le cours des leçons. il me surprit un jour repassant ce qui avait trait au brevet supérieur ; il saisit mes cahiers, les mit au feu ; le feu heureusement était à peu près éteint ; à la récréation, je pus les retirer du poële presque intacts. Ces cahiers qui m'étaient indispensables pour revoir les matières des prochains examens m'avaient coûté des efforts, du temps et de la peine ; était-ce bien raisonnable au professeur de les anéantir en quelques secondes et de compromettre ainsi l'examen devant couronner mes études de longue haleine ? Une pareille façon d'agir ne pouvait que provoquer les protestations d'un jeune homme de vingt ans qui était sérieux quand il le fallait, et je les fis entendre dans une forme respectueuse.

A quelque temps de cette scène, le même professeur s'amène pendant l'étude, il demande si quelqu'un peut lui confier pour quelques jours seulement le gros cahier relié contenant les cours complets d'arithmétique pour les trois années. Comme un naïf (je l'ai toujours été quand il s'est agi de rendre service, aussi ai-je été souvent dupé), je m'empresse de lui donner le mien. C'était pour le prêter à un jeune homme qu'il préparait au baccalauréat. Jamais je ne pus rentrer en possession de mon cahier. Ce trait contribue à donner une idée exacte des travers de ce maître qui, au fond, n'était ni méchant, ni vindicatif ; si je n'ai pu l'aimer comme on se plaît à aimer ceux qui s'intéressent à vous, je ne lui ai point conservé rancune ; il ne m'est devenu qu'à peu près indifférent.

En janvier de cette année 1864, mon père me représenta à Craonne pour le tirage au sort. Il tira un gros 38. Comme je ne me connaissais point d'infirmité, c'était une déclaration de bon pour le service qui m'attendait devant le conseil de révision, par conséquent l'obligation d'accomplir mes 10 années de service dans l'enseignement promises par mon engagement décennal. J'ai dit plus haut que la mauvaise eau de citerne de l'école produisait chez beaucoup d'élèves un goître plus ou moins volumineux qui disparaissait généralement avec l'éloignement de la cause. J'étais atteint, plusieurs de mes camarades aussi, ils pensèrent réclamer devant le conseil de révision ; je fis comme eux ; à mon grand étonnement, on nous dispensa du service militaire ; par ce fait, l'engagement décennal n'avait plus d'effet.

Cette cérémonie de la révision eut lieu dans une des salles de la Préfecture de Laon, le jour même de notre entrée en vacances de Pâques ; elle retarda pour une dizaine de mes camarades et moi de quelques heures notre départ de la boîte. Sans respect pour la pudeur des séminaristes ni de la nôtre, ni de celle de plusieurs détenus de la prison, l'autorité militaire nous obligea à nous dévêtir dans la même pièce ; le cher cousin Rasset eut beau protester, il dut y passer comme les autres ; c'était déjà de l'égalité.

Le grand jour approchait, je veux dire l'examen du brevet nous ouvrant la carrière d'instituteurs ; même les plus apathiques redoublaient d'efforts pour augmenter les chances de succès ; nous étions seize de notre année inscrits pour le brevet élémentaire, cinq ou six dont j'étais pour le brevet supérieur. Le matin avant de se lever, le soir après neuf heures, les plus laborieux revoyaient les matières de l'examen ; les chances de succès pour la promotion paraissaient grandes, à peine deux ou trois étaient douteux pour le brevet simple, cinq ou six pouvaient fort bien décrocher la timbale aux examens du brevet complet ; nous avions confiance et espoir, ignorant l'énorme maladresse que notre Directeur avait commise. Comme la plupart des méridionaux, cet homme avait une énorme confiance en lui ; il se figurait pouvoir commander et réformer à sa guise, et faire prévaloir toutes ses idées auprès de la Commission d'examen. Il se trompa ; beaucoup de normaliens furent victimes. Déjà en août 1863, il avait critiqué la manière de faire des examinateurs, il s'était promis, pour l'année suivante, de faire remplacer par des membres de l'enseignement tous ceux qui n'en étaient pas, et ils formaient une grosse majorité. Il fit des rapports au Recteur et au Ministre, force démarches auprès de l'Inspecteur d'académie pour qu'il adoptât ses idées ; il aboutit à froisser la plupart des examinateurs, et comme ils ne furent point remplacés, ils firent payer aux élèves candidats la maladresse et le manque de tact de leur chef. Ce fut une vaste hécatombe des aspirants au brevet, sur 90 huit à peine dont sept normaliens et un étranger furent admis à l'oral ; plusieurs des neuf ajournés étaient dans les premiers rangs. J'étais de ces neuf ; pour amener un pareil abattage et se venger de notre Directeur, la Commission avait choisi une de ces dictées longues et remplies de difficultés de toutes sortes, comme on en donna d'ailleurs fort longtemps au brevet, des problèmes fort ardus, et elle corrigea très sévèrement. A cette époque, il suffisait qu'une dictée renfermât trois fautes, y compris la ponctuation, pour qu'elle fût cotée 0. Les dictées, je le dis, avaient souvent 40 lignes de texte, et on y glissait à dessein de nombreux pièges, c'était évidemment absurde. Ce colossal travers qui exista longtemps dans la plupart des Commissions d'examen amena un résultat tout autre à celui attendu, la plupart des candidats à ces examens, surtout ceux étrangers aux Ecoles normales, s'y préparaient en faisant force dictées ; ils négligeaient tout le reste, mais surtout la rédaction ; avec une belle écriture et une bonne dictée, on était à peu près sûr d'obtenir son brevet et de pouvoir être instituteur ou institutrice. Conséquence, grande insuffisance chez beaucoup de maîtres.

En principe, notre Directeur n'avait point tort de vouloir que les futurs instituteurs fussent jugés par des professionnels, ces idées furent plus tard adoptées, mais il eut tort de s'y prendre fort mal, de ne pas savoir ménager les susceptibilités, de manquer de tempérament, de mesure, de patience. Nous n'étions nullement responsables des faits et gestes de notre Directeur, nous n'en fûmes pas moins d'innocentes victimes, et la Commission fit preuve d'une grande étroitesse d'esprit. Jusqu'à un certain point, elle justifia celui qu'elle voulait atteindre. Plusieurs élèves de la deuxième moitié ne durent leur salut qu'à des recommandations assez justifiées d'ailleurs. Ce fut un beau tollé parmi nous lorsque le Directeur, que je vois encore blême comme un mort, vint nous apprendre cette belle nouvelle. Mais on eut beau récriminer, crier à l'injustice, vociférer, le fait brutal n'en existait pas moins. Jamais l'école n'avait eu à supporter une pareille humiliation. Tous nous demandions à retourner immédiatement dans nos familles ; on n'y consentit point. J'avoue pour ma part que je n'hésitai pas à agir de ruse. Je priai mon père, par une lettre, de prétexter que ma mère était malade pour demander mon départ immédiat. Mise à la cuisine au moment où le facteur devait prendre la correspondance, le Directeur la vit, l'ouvrit et m'appela à son cabinet. Je justifiai ma résolution par le désespoir où m'avait plongé cet échec, je trouvais que je n'avais plus rien à faire à l'école, qu'il était bien inutile de nous y retenir pendant encore au moins deux semaines. J'en fus quitte pour une paternelle admonestation.

Pendant plusieurs jours, M. Mariotti fut en très mauvaise posture. De toutes parts, on lui jetait la pierre. Heureusement pour lui, l'Inspecteur d'académie était Corse, il lui promit que tous nous serions pourvus d'emplois pour le 1er octobre et placés selon nos notes d'Ecole normale. Le Directeur s'empressa de nous apporter la bonne nouvelle, il prit aussi l'engagement de nous recevoir pendant une semaine au mois de mars de l'année suivante pour nous faire revoir rapidement les matières de l'examen. Ces promesses, l'approche des vacances, la presque assurance que tout serait réparé aux prochains examens, l'insouciance de nos vingt ans firent que les derniers jours de notre temps d'Ecole normale ne furent ni trop attristés, ni trop amers.

Quelques jours après la trop mémorable journée des examens eut lieu notre départ définitif de l'Ecole normale. Ce séjour de trois ans n'a pas été sans influence sur mon caractère, il m'apprit mieux à vivre en société, à supporter plus patiemment les travers des autres, à me montrer beaucoup plus conciliant dans mes relations, il me valut quelques solides amitiés ; si je n'acquis pas un très lourd bagage de connaissances, je fus plus apte à travailler seul ; et plus apte aussi à bien remplir les sérieuses fonctions qui m'allaient être confiées moins de six semaines après ma sortie. Il y eut effusion de sentiments à la séparation des meilleurs camarades ; on promit de s'écrire, de se revoir ; au nombre de neuf, nous devions nécessairement nous retrouver au mois de mars 1865, pour les examens.

Un échange de lettres s'était fait entre mon père et moi, au sujet de mon échec ; il comprit qu'il n'avait réellement pas de reproches à me faire sous le rapport du travail, si je fus reçu avec moins de joie, je n'en fus pas moins accueilli avec toute l'affection dont ils étaient capables, ma mère et lui, et ils ne me l'ont jamais ménagée. Comme dans les vacances précédentes, je les secondai assez efficacement dans leurs travaux, rentrant quelques récoltes de la moisson, faisant l'arrachage des pommes de terre, battant même le peu de blé et d'avoine cultivés. Ils m'autorisèrent à faire quelques visites à des parents, et à certains bons camarades. L'ami Soye fut de ce nombre. Ils attendirent sans trop d'impatience l'avis de ma nomination à un emploi d'instituteur ; un complément sérieux de trousseau dut aussi être préparé. La prespective d'avoir bientôt un important mandat à remplir dans la société me rendit sérieux et fit de moi, ce me semble, un homme.

Au commencement de ces vacances, le camarade Deliège s'était marié à Nampteuil-sous-Muret, commune où il exerçait depuis un an, je fus garçon d'honneur et le cavalier de Melle Zélia Deliège. C'était une amorce naturelle pour le cas où j'aurais désiré devenir le beau-frère de mon camarade. Je n'y répondis point, et je crois avoir eu raison. Jules Deliège seul était sérieux ; sa mère aimait poser et trôner, elle n'était ni économe, ni travailleuse, son père, que l'abbé Champion avait pris comme suisse à l'église, était farceur, grossier souvent, et il se suicida ; Gustave, le second fils, partit jeune de la commune et du tourner assez mal. J'aurais regretté d'être entré dans la famille.
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(1) : Mon ami Clin m'apprit au mois de septembre dernier la mort en 1907 de M. Fédaux.
Par Dumultien - Publié dans : Documents - Communauté : Picardie
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Mardi 23 septembre 2008 2 23 /09 /Sep /2008 16:56

Beaurieux - Quartier du Ponceau (cliché Barnaud, détail, coll. personnelle).

IV

A Beaurieux. A l'école de M. Delaidde.
Camarades et amis. Sévérité du père.
Préparation à l'Ecole normale.


Je ne sais si les gars de Beaurieux croient encore valoir plus que les gamins des communes limitrophes d'aspect généralement plus rural. A l'époque où j'y arrivais, automne de 1856, il en était ainsi.

Il y avait des bourgeois dans la commune, des rues pavées bien qu'étroites et généralement sales, d'assez beaux magasins, un marché hebdomadaire et deux foires annuelles ; ces prérogatives et une certaine prédisposition à l'orgueil rendaient le vulgaire et surtout la jeunesse peu indulgents aux nouveaux débarqués. Parmi mes nouveaux camarades de classe se trouvaient des taquins et des moqueurs. Chacun à Ailles m'appelait Aristide ; à Beaurieux, c'était Martin, et naturellement certaines épithètes suivaient souvent. Cela me chatouillait les oreilles et me mettait le sang en ébullition. Je cognais parfois ; comme j'avais des muscles, mes adversaires ne sortaient pas toujours indemnes des prises de corps ; pour se venger, ils formaient de petits complots, me dénonçaient au brave instituteur pour des fautes réelles ou imaginaires ; les punitions écrites et, je crois pouvoir le dire, pas toujours méritées, m'étaient assez souvent infligées. Lorsqu'il fallait aller écrire les lignes ou faire les verbes sur l'appui extérieur des fenêtres prenant jour sur la grande place du marché, j'étais bien penaud et j'évitais de regarder les passants. Plusieurs fois, mon père fut témoin de mon attitude humiliée et déconfite. J'en étais très marri et j'aurais préféré de beaucoup les taloches ou la férule du papa Demay à ce genre de châtiment. Depuis longtemps, vénéré M. Delaidde, je vous ai pardonné la rigueur de vos pensums et quelques erreurs à mon sujet, mais le choix ne m'a jamais paru heureux et j'aurais interdit des punitions analogues aux maîtres que j'ai eu par la suite à surveiller et à diriger, si de leur part j'avais eu à en constater l'usage. Il ne faut pas, à mon avis, exposer des élèves de 12 à 14 ans ou même plus jeunes, pour des fautes légères, à la risée, aux moqueries, aux sarcasmes de leurs camarades ou du public.

L'obligation imposée par mon père de fréquenter assidûment la nouvelle école, où, par sollicitude, il m'avait placé, l'exemple d'élèves dociles, travailleurs et instruits, les conseils et les exhortations d'un maître dévoué, intelligent, très considéré, et le désir d'avancer et d'obtenir des places un peu plus honorables, eurent bientôt pour effet une évolution favorable dans mes habitudes. Si je ne renonçai pas complètement à mon amour du jeu, des bonnes parties de billes, je m'appliquai plus à l'étude. Pour n'être pas aussi rapides que l'auraient voulu mon père et mon instituteur, mes progrès furent cependant assez marqués. M. Delaidde renseignant mon père disait : "Il éprouve une certaine difficulté à apprendre, mais lorsqu'il sait, il sait bien". Mon intention bien arrêtée, vers l'âge de treize ans, de me préparer à entrer dans la carrière de l'enseignement me rendit plus sérieux et plus réfléchi. En juin 1857, c'est-à-dire à treize ans et demi, je fis à Beaurieux ma première communion. Des prenants part à la cérémonie, j'étais un des plus âgés. Le curé de Bouconville, desservant la paroisse d'Ailles, m'avait trouvé trop jeune deux ans auparavant. Je sollicitai de l'abbé Champion, curé de Beaurieux, l'honneur de porter surplis et de figurer au lutrin. Vers la même époque, ma soeur, alors âgée de dix-neuf ans et demi, se maria à Constant Thieffine, de Paissy, qui en avait vingt-sept. Elle et son mari reprirent à Ailles la maison paternelle, le bétail, les quelques arpents de terre que possédaient mes parents. La location annuelle était peu élevée. Ils trouvèrent à cette reprise des avantages sérieux ; tous deux étant travailleurs et fort économes, ils ne tardèrent pas à prospérer. Ma mère put alors rester définitivement à Beaurieux.

Comme dans tous les villages, le mariage de ma soeur fut marqué par plusieurs copieux repas. Ils eurent lieu dans la maison d'école, dont la commune d'Ailles s'était enfin rendue acquéreur, pour remplacer le taudis qui, jusque-là, en avait tenu lieu. Naturellement, on dansa. Visant déjà au jeune homme, j'exprimai le vif désir d'être le cavalier d'une demoiselle d'Ailles qui me paraissait une des mieux des compagnes de la mariée. Destinée à un vrai jeune homme, on ne put me donner satisfaction ; ma demoiselle de noce était une brave cousine de Beaurieux, Marcelline Morel ; je la trouvai trop âgée et pas assez à mon goût ; je me retirai tout boudeur dans le jardin. Il fallut diverses sollicitations et interventions pour mettre un terme à ma mutinerie. Je me suis dit bien des fois que, dans cette circonstance, j'avais manqué d'amabilité, d'esprit de conciliation et de galanterie. Ma cousine valut beaucoup mieux que moi, non seulement elle ne me tint pas rigieur de mon caprice, mais jusqu'à sa fin, fort prématurée, elle fut toujours bonne et douce à mon égard.

Dès que ma mère eut quitté notre maison d'Ailles pour devenir habitante de Beaurieux, mon père laissa son peu commode appartement du Ponceau pour une maison assez peu spacieuse, située dans une cour commune et dans un quartier peu élégant de Beaurieux. La pièce principale eut été assez convenable si le sol eut été un plancher ou même un carrelage, mais il était en terre battue ; une chambre très basse de plafond avec sol aussi en terre, éclairée par une étroite fenêtre, plus humide que beaucoup de caves, m'était destinée. Quelques petits bâtiments complétaient cette primitive demeure. C'est là qu'avec mes parents je passai les quatre années qui s'écoulèrent entre l'époque de ma jeunesse (treize ans) où je me reporte actuellement et mon entrée à l'Ecole normale, 1er octobre 1861. Notre nouvelle habitation était heureusement voisine de celle de la cousine Thérèse Ramboux, épouse Morel, fort amie de ma mère. Elle avait trois aimables jeunes filles. Il s'établit entre eux et nous des relations amicales et suivies.

Beaurieux - Le vieux puits du Trou Malin (coll. personnelle).

M. Delaidde s'imposa toujours la tâche de préparer des jeunes gens à l'enseignement. Il en fit recevoir quelques-uns directement au brevet de capacité ; mais il dirigea le plus grand nombre vers l'Ecole normale. C'est 25 à 30 qui embrassèrent la carrière d'instituteurs. Quoiqu'il fût logé fort à l'étroit, il reçut néanmoins quelques pensionnaires, deux à quatre, et cela pendant une vingtaine d'années. La salle de classe était aussi d'une insuffisance extrême, 45 à 50 m3 avec plafond fort bas, éclairée par deux fenêtres seulement. La population scolaire variait entre 60 et 90 élèves. Les conditions hygiéniques étaient ainsi fort mauvaises. La santé du maître en souffrit ; quoique d'une constitution robuste, M. Delaidde fit une grave maladie vers l'âge de 37 ans, dont il ne guérit pas complètement. Il dut pendant près de deux ans confier son école à des suppléants. Ma préparation à l'Ecole normale pour le concours de 1861 souffrit de cet état de choses.

Je fréquentai régulièrement l'école de Beaurieux de 1856 (octobre) à la fin du mois d'août 1861, soit cinq années. Dès que mon père se fut décidé de m'envoyer à l'Ecole normale de Laon, il s'entendit avec M. Delaidde pour des leçons supplémentaires à suivre le matin avant huit heures et le soir après cinq heures. Les séances du matin à cette école commençaient généralement avant huit heures pour ne se terminer qu'à midi ; celles du soir duraient de une heure à cinq heures et même plus tard. Les quelques jeunes gens qui, comme moi, se préparaient à la carrière de l'enseignement, devaient se rendre à l'école le matin vers six heures pour n'en quitter le soir que vers sept heures. Aux huit à neuf heures de travail que M. Delaidde s'imposait pour les élèves d'âge scolaire, nombreux à cette époque à Beaurieux, il y a lieu d'ajouter près de trois heures de leçons supplémentaires aux jeunes gens se disposant à des carrières libérales. Secrétaire de la mairie, chantre à l'église, caissier de la succursale de la Caisse d'épargne de Laon, ont peut conclure qu'il était très surmené. Les vacances de Pâques étaient limitées à six ou sept jours au maximum, celles de septembre à un mois, il y avait classe le jeudi matin ; les instituteurs de cette époque étaient bien moins favorisés que leurs successeurs.

Beaurieux - Enfants jouant dans le bas de la rue du Pavé (cliché Barnaud, détail, coll. personnelle).

L'obligation que m'imposa mon père de fréquenter régulièrement l'école de Beaurieux et les soins du ménage et même de la cuisine qui m'incombèrent pendant la plus grande partie de l'année qui suivit notre arrivée dans cette commune, me laissant fort peu de loisirs, les courses en plaine ou au bois, la recherche des nids au printemps cessèrent presque complètement. En revanche, je ne tardai pas à devenir un enragé joueur de billes, mes partenaires me surnomèrent bientôt "la Chique", nom vulgaire de la bille. La natation fut aussi chez moi en honneur ; pour quelques sous, le charcutier me procura deux vessies de porc ; j'en fis deux ballons que je m'attachai aux aisselles ; ayant moins peur des plongeons, je m'aventurai un peu partout dans la rivière l'Aisne, qui traverse les prairies de Beaurieux ; la saison des bains n'était point passée que déjà je renonçai aux deux vessies et pus lutter avec les meilleurs nageurs parmi mes camarades.

La pêche m'attira aussi vers la rivière, mais je ne fus jamais bien habile pour capturer le poisson ; plusieurs fois, lorsque mon porte-monnaie le permettait, j'en rapportais à la maison ; on me croyait plus heureux que je ne l'étais réellement.

Ayant toujours fort aimé la camaraderie, je ne manquai pas de nouer des relations amicales avec d'autres écoliers. Un voisin élevé par sa grand' mère, Delamotte, me fut particulièrement sympathique ; il était bon et sincère, son départ auprès de ses parents qui habitaient Paris me priva de sa société, et des couleurs, pinceaux, compas qu'il me prêtait avec empressement ; je lui achetai même son pupitre en chêne, dont mon père se servit jusqu'à sa mort. Il doit être maintenant en la possession de mon neveu Clotaire. Je fus aussi un ami d'un nommé Gosset, dont le papa, originaire de Pargnan comme ma mère, fut longtemps le domestique de M. de Tugny, maire et châtelain de Beaurieux. Ce Gosset avait comme moi une excellente mère, à laquelle il ne donna pas beaucoup de satisfaction par la suite. Ayant toujours eu la marotte de la menuiserie, je me liai avec un apprenti d'un M. Caron, ébéniste habile. Ce jeune garçon n'était pas non plus maladroit, il m'offrit une tirelire et une boîte pour le rangement de mes couleurs, deux souvenirs que j'ai conservés très précieusement.

L'intimité fut d'abord moins grande avec ceux des élèves de M. Delaidde se destinant comme moi à la carrière de l'enseignement et qui, plus heureux, suivaient depuis plus longtemps ses cours. Comme contemporains se trouvaient les deux Berthe, Eugène et Louis, celui-ci né en 1843 comme moi, l'autre mon aîné de quatre ans ; deux du nom de Loilier, Jules et Charles, un Leclerc de Champ d'Asile, commune de Chaudardes, Coutant Louis, aussi mon aîné de deux ans ; Deliège Jules, qui devait me précéder d'une année à l'Ecole normale ; un pensionnaire, Ladeuille, qui échoua deux fois à l'examen d'entrée. Je fus naturellement peu lié avec Eugène Berthe qui, entré à l'Ecole normale en 1857, en sortit en 1860 et devint instituteur à Ailles, où il resta six à huit ans, il devait mourir à Guny plusieurs années avant d'arriver à la retraite. Je me rappelle les comédies dont il fut un des principaux organisateurs et acteurs, qui se jouèrent dans un cellier de la maison de ses parents, dans l'hiver de 1856 à 1857. Eugène fut un élève et un instituteur de valeur moyenne.

Les deux Loilier étaient travailleurs et intelligents ; tous deux quittèrent l'école de Beaurieux pour entrer à la Recette particulière de Compiègne ; Jules est encore percepteur dans l'Oise ; j'ai retrouvé Charles fondé de pouvoirs à la Trésorerie générale de Rouen, en 1885 ; il quitta cette fonction pour reprendre l'industrie (fabrique de bougies) de son beau-père à Compiègne, et mourut peu d'années après son départ de Rouen.

Leclerc, qui n'était ni beau ni dégourdi, quoique travailleur et assez intelligent, vit de sa retraite d'instituteur à Ohis, non loin de mon bon ami Clin, qui le voit quelquefois. Coutant Louis ne put, comme Leclerc, passer par l'Ecole normale en raison du peu d'aisance de sa famille ; reçu directement au brevet à sa sortie de l'école de Beaurieux, il suppléa M. Delaidde pendant une partie du cours de sa maladie, devint ensuite un instituteur assez distingué, mais il mourut aussi prématurément, encore en fonctions à Neufchâtel (chef-lieu de canton). L'ami Deliège fut avec Coutant le meilleur élève de M. Delaidde, parmi ceux que je cite. Comme sa mère, il avait un peu de morgue et de vanité, ses rapports avec moi ne devinrent amicaux et sincères que lorsque ses parents eurent formé le projet de trouver plus tard en moi un mari pour leur fille, ce qui ne me sourit jamais ; il me précéda d'une année à l'Ecole normale, notre intimité augmenta, nous eûmes des amis communs, j'applaudis à ses succès pendant son séjour à l'Ecole et à sa sortie ; je fus son garçon d'honneur à sa noce. Jeune homme, sa santé laissait souvent à désirer, devenu instituteur et instituteur zélé, elle périclita, économe jusqu'à l'avarice, il se contentait d'une alimentation médiocre ; il ne tarda pas à succombert, miné par la phtisie. Le Ladeuille que j'ai connu farceur et surtout flâneur à l'école est, paraît-il, resté tel à 60 ans. Je fus encore assez lié avec d'autres élèves de M. Delaidde, ceux qui avaient mon âge ont disparu pour la plupart, soit que la mort les ait frappés prématurément, soit qu'ils aient comme moi quitté la commune pour s'établir ailleurs.

J'ai dit plus haut que j'étais entré en octobre 1856 à l'école de M. Delaidde ; j'allais avoir treize ans et j'eus beaucoup à faire pour me mettre au niveau des écoliers de mon âge ou de ceux qui, un peu moins âgés, étaient du même cours. Sans travailler d'arrache-pied, je me donnai assez consciencieusement à l'étude. Je ne tardai pas à me débrouiller avec l'orthographe et la grammaire ; l'arithmétique et la géométrie, deux matières sur lesquelles mon maître était particulièrement ferré, me furent bientôt assez familières ; la résolution des problèmes, même ceux qui étaient plus ou moins ardus, me devint bientôt facile. Mes connaissances en histoire, en géographie, en sciences physiques, en dessin, en musique, en littérature restèrent assez bornées ; comme on était très sommairement interrogé sur ces matières à l'exament d'entrée à l'Ecole normale, mon digne instituteur n'y attachait qu'une importance secondaire ; ne s'occupant de notre préparation, mon camarade Louis Berthe et moi, qu'en dehors des heures dues à l'école élémentaire, il n'avait guère le temps ni les éléments pour faire plus. J'ai dit plus haut qu'il avait été longtemps et sérieusement malade dans le cours des deux dernières années que je passai à son école, ma préparation au concours d'admission en souffrit nécessairement. Suppléé par un jeune homme assez peu sérieux, coquet comme une jeune fille, et n'ayant sur nous ni influence morale ni une supériorité intellectuelle appréciable, nous n'avions pas de services à attendre de lui. Pendant plusieurs mois, je n'eus guère à compter que sur mon travail personnel. Un accident me survint le 4 février 1861, qui entrava encore mes modestes études. Mon maître s'était fait conduire une voiture de gros et lourds fagots. Comme de coutume, il fit appel à la bonne volonté des plus grands écoliers pour l'aider à remiser ce bois dans un grenier. Les amateurs ne manquèrent pas. Pouvant être classé parmi les plus forts de l'école et parmi ceux qui n'ont jamais su caler, je me réservai les plus lourdes bourrées. Il faisait du verglas, en en chargeant une sur mon épaule, je glissai et tombai si malheureusement que je me cassai le péroné de la jambe gauche. M. Delaidde ne pouvait croire à un accident aussi grave, il m'aida à me relever, me soutint ainsi que sa dame pour me conduire à son appartement situé au premier étage. Je me rappelle qu'en montant, sans le vouloir bien entendu, mon pied posa sur une marche, une vive douleur et un cri suivirent ; j'eus la conviction que le craquement de l'os perçu distinctement par moi en tombant n'avait pas été illusoire, et qu'il y avait bien fracture de la jambe. Je fus reconduit à la maison. Quoique fort contrariés, mes parents ne firent aucune observation à mon instituteur, cause indirecte de l'accident et légalement responsable (ils n'eurent même pas l'idée de laisser à sa charge les honoraires du médecin). Le médecin de la famille, le bon et populaire M. Fenez, fut immédiatement appelé, pansa la jambe, donna des instructions pour les soins à prendre et le régime à suivre. Je n'eus pas de fièvre, mais ce ne fut qu'après cinquante jours d'immobilité complète au lit qu'il me fut permis de me lever pour quelques instants seulement. Je travaillai autant qu'il fut possible dans un lit, et M. Delaidde venait m'aider de ses conseils et corriger mes quelques devoirs. Quelques voisins et personnes sympathiques contribuèrent par leurs visites à me faire trouver le temps plus court et l'épreuve moins pénible. Un des visiteurs, dont le souvenir m'est resté bien doux, était le fils du notaire, M. Coutier ; il était camarade de première communion ; bon et aimable avec tous, il n'avait que des amis. Sa mort prématurée m'occasionna plus tard d'amers et vifs regrets.

Si j'en crois mon entourage, la patience dans la souffrance me faisait défaut, c'est chose très possible, elle ne fut pas exemplaire lors de l'accident que je viens de rappeler. Le brave Dr. Fenez m'avait assuré qu'après cinq semaines d'immobilité au lit, je pourrais me lever ; je ne manquai pas de lui rappeler sa promesse à la date indiquée ; il m'ajourna à huit jours au bout desquels il parla encore d'une nouvelle semaine. Quand on a dix-sept ans, qu'on digère et dort bien, que le besoin de mouvement s'impose, on enfreint facilement les ordres de la Faculté. C'est ce que je crus devoir faire par une belle matinée de mars. Profitant d'une absence de ma bonne mère, j'enlevais les bandes qui enveloppaient ma jambe, elle me parut guérie et capable de me porter ; si je pouvais faire une agréable surprise à ma gardienne habituelle, j'en serais heureux ; m'asseyant sur le bord de mon lit, je tentai de me tenir debout et de faire quelques pas ; les deux jambes me parurent paralysées et incapables d'agir, il fallut me rasseoir et reprendre pour huit jours encore ma position horizontale. Le médecin gagna son procès. Pendant une quinzaine de jours, je dus m'aider de deux béquilles, je savais marcher sur des échasses, mais avec l'autre genre de locomotion j'avais négligé de m'exercer. Aussi, sans la présence d'esprit de ma chère mère qui me retint à temps, j'aurais fait une maîtresse culbute en descendant un jour l'escalier de pierre qui conduisait de la maison qu'occupait mon père dans la cour. Aux béquilles succéda le bâton que je laissai le jour de la noce des cousin et cousine Maroteaux Fovet de Pargnan, le mardi de Pâques (1861). On dansa, je ne fus pas l'un des moins assidus au bal. Cavalier de Mlle Sidonie, de Vendresse, cousine germaine de la mariée, dont la figure et le caractère avaient déjà attiré mon attention et mes sympathies, je m'en donnai à coeur joie, au point qu'en tournant et en galopant, je sentis le vide se faire sous nos pieds. Ma danseuse et moi venions de prendre une pelle dans le jardin de ma chère tante Catherine, en contrebas d'au moins deux mètres de la rue. Nous n'éprouvâmes ni égratignure ni lésion de cette culbute ; nous rîmes et fîmes rire les assistants. Ce jour-là, j'y allai de quelques chansonnettes comiques au déjeuner et au dîner. Le "parrain" eut surtout du succès, grâce à une abondante distribution de dragées. J'avais pu étudier mon répertoire pendant le temps exigé pour la guérison de ma jambe.

Craonne - Vue générale du chef-lieu de canton avant la Première Guerre mondiale (détail, coll. personnelle).

L'époque du concours d'entrée à l'Ecole normale approchait, l'inscription eut lieu quelques semaines après la rentrée de Pâques ; l'Inspecteur primaire de Laon appela à Craonne, pour un examen préparatoire, les candidats de la région. Je fus assez satisfait de ces premières épreuves. Réunis en août au nombre de plus de 90, à l'Ecole normale de Laon, j'eus la bonne fortune d'arriver huitième sur les seize admis. Mon pauvre condisciple Louis Berthe échoua, chose que M. Delaidde avait prévue ; n'ayant que des aptitudes très ordinaires, il n'avait pas très sérieusement travaillé. Il entra un peu plus tard dans la congrégation des Frères de la Doctrine Chrétienne, enseigna quelque temps sans brevet, revint à Beaurieux en costume de religieux, se fit remarquer, m'a-t-on rapporté, par une grande apparence de piété et de dévotion qui ne pouvaient guère être sincères ni sérieuses de sa part ; jeta ensuite le froc aux orties, vécut d'expédients à Reims et ne tarda pas à succomber, usé plus par les excès que par le travail. Si ses parents eussent été bien inspirés, ils l'auraient mis au travail manuel, et auraient cherché à faire de lui un jardinier comme était son père. Il aurait pu succéder à celui-ci, devenir un honnête et bon père de famille, assister ses parents dans leur vieillesse. Ils en ont fait un déclassé, se sont imposés pour lui des sacrifices au-dessus de leurs faibles moyens, ils ont fini prématurément et dans la gêne.

Mes dévoués parents s'empressèrent, aussitôt la notification de mon admission à l'Ecole normale, de préparer le trousseau exigé de tout élève entrant. Cette dépense, jointe au prix de la pension (400 F.), constituait un sacrifice très onéreux eu égard à l'extrême modicité de leurs ressources.

A suivre...

Par Dumultien - Publié dans : Documents
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Jeudi 18 septembre 2008 4 18 /09 /Sep /2008 08:45
La place d'Ailles vers 1908 (cliché Houde, détail, coll. personnelle).

III

Aristide à l'école d'Ailles. Dénicheur de nids. Sa chute d'un arbre élevé.
Son âne "Cadet". Départ pour Beaurieux.


Comme mon père, mon aïeul et mon bisaïeul, c'est à Ailles que je suis né, le 3 décembre 1843. Il paraît que la nourriture que me donna ma mère pendant près de deux ans, son lait, était abondant et riche de principes nutritifs, car je me fis remarquer par un développement physique assez considérable et devins bientôt trop lourd pour les bras encore faibles de ma soeur, mon aînée de six ans. On m'a rapporté que je montrais de la paresse pour marcher, et exigeais que ma soeur me portât. Comme ma mère allait souvent aux champs pour y travailler, on me confiait, pendant ses absences, à un voisin, Constant Rolland, tailleur de son état ; je l'appelais Papa Taille ; il eut de temps en temps l'obligation de faire disparaître certaines souillures de mes vêtements ou de la couverture sur laquelle je me roulais. C'était un soin dont il s'acquittait, paraît-il, très scrupuleusement. Sa sollicitude devait s'exercer à de nombreux enfants que des mamans très occupées lui laissèrent souvent en garde.

Jusqu'à sept pu huit ans, je fus, m'a toujours rappelé ma mère, un bon petit garçon quittant rarement la maison. A quatre ans, je fis mes débuts comme enfant de choeur, mon père m'avait appris, par coeur, cela s'entend, la courte épître de Pâques que je dus débiter comme un vrai perroquet.

Aussitôt que le maître d'école voulut bien me recevoir, je devins son disciple. La chose était d'autant plus facile que ma soeur elle-même était aussi de ses écolières et que la très modeste pièce affectée à usage de classe était voisine de la maison de mes parents. La commune est d'ailleurs très ramassée ; comme sa population, même à l'époque où elle fut le plus élevée, a toujours été inférieure à trois cents habitants, l'école était mixte, et son effectif variait en hiver entre 30 et 40 élèves.

Deux longues tables d'auberge, une pour les garçons écrivains, l'autre pour les filles, un tableau noir, un christ, une armoire pour les archives communales, un tableau où étaient gravées les 25 lettres de l'alphabet et les chiffres, quelques bancs adossés aux murs, un bureau sur une estrade, un petit poëlle cylindrique en fonte dont le tuyau allait déboucher dans la rue par une des six ouvertures d'une petite fenêtre, des baguettes et une férule en cuir pour les punitions corporelles constituaient à peu près tout le mobilier de cette salle. Deux fenêtres au niveau du sol d'un jardin l'éclairaient au midi. Elle n'était pas spacieuse, on y respirait mal, et l'humidité transpirait de tous côtés. Le maître, de même âge que papa, était peu instruit, d'une valeur pédagogique fort médiocre, si j'en juge par la faiblesse générale de ses élèves, c'était le cousin Demay. Par sa femme, née Compain, il était possesseur d'une maison qu'il habitait et de terres qu'il cultivait ; il passait pour s'occuper beaucoup plus de ses intérêts personnels que de ses devoirs professionnels. Je dus mettre un certain temps pour arriver à la lecture courante, car mon attention était très fugitive pendant les somnolentes leçons aux vieux tableaux, dans les manuscrits et livres surannés dont on se servait. Mes petits camarades et moi devions rester plus des trois quarts du temps inoccupés et même immobiles sur les bancs adossés aux murs de la salle, avec obligation de croiser les bras et d'observer un silence complet. S'il nous arrivait de remuer un peu nos membres engourdis ou nos langues paralysées, la longue baguette ou la férule de cuir faisaient leur oeuvre ; on poussait des gémissements ou des cris après lesquels venait un innocent sommeil. Ce n'est que vers l'âge de huit ou neuf ans que commençaient pour l'élève les premiers exercices d'écriture sur l'ardoise, et il fallait être parmi les savants pour être pourvu du bienheureux cahier sur lequel, de sa belle main, le maître traçait les modèles. Comme il y avait pour l'écriture comme pour la lecture absence complète de méthode, on passait pour être bien doué lorsqu'à onze ou douze ans on reproduisait littéralement en caractères manuscrits des passages d'un livre quelconque. Entre temps, on s'abêtissait avec de longs et abstraits exercices de calcul sur les trois premières opérations. Les exercices de mémoire et de langage, le calcul mental, les causeries sur les choses, sur le système métrique, sur l'histoire et la géographie, étaient inconnus, aucune explication n'était donnée sur les lectures. Soumis à un pareil régime, les élèves ne pouvaient que lire machinalement à leur sortie et écrire un peu ; ils n'auraient su rédiger convenablement une petite lettre, dresser un compte, établir un mémoire ; ni leur intelligence, ni leur jugement, ni leur coeur n'avaient été cultivés.

Pour les parents soucieux de l'avenir de leurs enfants, comme étaient les miens, il y avait lieu de rechercher les moyens de parer à ce défaut d'instruction et d'éducation. Quelques familles envoyaient leurs enfants aux écoles des communes voisines dont la réputation était meilleure, ou même dans des pensions, si leurs ressources le leur permettaient. L'instituteur de Chermizy, un M. Martin, passait pour être très bon maître, à son école se rendaient déjà quelques enfants d'Ailles ; mon père prit aussi le parti de m'y envoyer, mais le jour où je me présentais, il recevait son changement pour Neufchâtel-sur-Aisne. Bon gré, mal gré, il me fallut continuer à fréquenter l'école d'Ailles.

Enfants devant l'école de Chermizy (cliché Barnaud, détail, coll. personnelle).

Le père Demay, not' maître, comme on l'appelait dans la commune, n'ayant pas le talent de faire aimer l'école, la voyait déserte dès les premiers beaux jours, c'était ce qu'il désirait d'ailleurs. Pendant environ six mois, la classe était fermée. Très âpre au gain, le maître laissait ses écoliers pour la charrue, le fouet, la faux ou le fléau. Grands et petits écoliers quittaient, avec un réel plaisir, la triste école, séjour d'ennui et souvent de pleurs. Quelques-uns aidaient un peu leurs parents, soit pour la fenaison, la moisson, la récolte des fruits, soit surtout pour la garde du bétail ; d'autres étaient loués comme vachers chez des cultivateurs, d'autres encore étaient embauchés par les tuiliers et chaufourniers, en qualité d'auxiliaires pour le transport de la terre glaise fraîchement façonnée, c'était pour ceux-ci un travail excessivement pénible, quoique fort peu rétribué. Le plus grand nombre peut-être profitaient de l'incurie de leurs familles pour courir les champs, marauder, dénicher les nids, prendre en un mot des habitudes de vagabondage et de paresse. Je restai, moi, avec mes parents qui utilisaient mes petits services au mieux des intérêts de la maison. Ils possédaient deux ou trois vaches, je les gardais ; quand je pouvais aussi conduire dans les chemins herbeux mon Cadet, il m'arrivait souvent de m'installer à cheval sur ses solides reins et d'attacher à sa queue, par la longe, une des vaches, la plus docile, celle que nous appelions Muzière, bonne bête dont je vois encore les bons yeux doux et rêveurs, et la traînante mamelle à laquelle je faisais parfois certain vide. Ce manège n'était pas sans danger pour la queue de mon cher grison, ni pour l'imprudent cavalier. Si ni à l'une ni à l'autre il n'arriva rien de bien grave, c'est certainement grâce au bon esprit des deux bêtes. J'ajouterai, restant dans le même ordre d'idées, que quand j'étais privé de mon aimable compagnon, Muzière remplissait le même office ; mais porter un fardeau devait être humiliant pour elle ; elle ne le souffrit point et me fit payer mon imprudence ou vaillantise par plusieurs culbutes. Je ne tardai pas à renoncer à ce jeu.

A Ailles, comme dans un grand nombre des communes du département, existait encore à l'époque de ma première jeunesse, ce qu'on appelait la vaine pâture. Voici en quoi consistait cette coutume : lorsque la récolte des foins était faite vers la mi-juillet, les possesseurs de vaches, chevaux, ânes, les confiaient au pâtre communal, pour la garde dans les prairies. Ce service était ordinairement payé en nature, blé, vin, lait ou beurre. Chaque matin, le pâtre parcourait les rues du village en faisant résonner son cornet. Les ménagères donnaient la liberté à leurs bêtes qui, docilement, sous la surveillance du pâtre, de ses auxiliaires, enfants et chien, s'acheminaient vers le pâturage où elles passaient la journée. Cette fonction d'auxiliaire m'avait souri ; on était pourvu d'un fouet, on faisait aussi retentir le cornet ; puis passer la journée au grand air, pouvoir un peu flâner le long des ruisseaux, sous les hauts peupliers, au bord des bois, n'était pas pour moi sans charme. Je tourmentai tellement mes parents qu'ils finirent par s'entendre avec le père Duparc, le grand pâtre choisi par M. le maire pour une campagne. Je ne sais à combien s'élevèrent mes gages, mais ils durent être très modestes ; je devais avoir alors neuf ou dix ans. De bonne heure, il fallait être debout, portant en bandoulière une besace de toile, bondée des provisions de la journée, surtout de fruits pour lesquels j'ai toujours eu un faible. Je me trouvais à mon poste de garde au premier appel du cornet.

J'avais pour camarade Athanase Baillot, mon aîné de plus d'un an, un peu bébête mais bon garçon. Une sympathie réciproque existe entre lui et moi depuis notre commune campagne ; il n'a point quitté le village, et chaque fois que nous nous revoyons, il y a cordiale poignée de main. Cette charge de garder les vaches d'autrui, le soin qui m'incomba souvent de garder les nôtres, en dehors du temps de la vaine pâture, n'ont point été oubliés par certains de mes camarades d'enfance. Aussi, plus tard, quand j'eus la mission d'instruire et d'éduquer les élèves, puis de surveiller les maîtres, dans mes visites à Ailles plusieurs m'ont dit : "Hein, Aristide, te rappelles-tu le temps où ensemble nous gardions les vaches ?" Hé oui, que je me souviens, et c'était un temps heureux.

J'avais sept ou huit ans, lorsqu'une pompe, une des premières de la commune, fut inaugurée sur la petite place qui se trouve entre la maison natale et le portail de l'église. C'était un progrès et un événement. Au puits où elle fut posée venaient s'alimenter une vingtaine de ménages du voisinage. Nous n'aurions plus à faire cette pénible et dangereuse manoeuvre de puiser l'eau à l'aide d'un long crochet. Les autorités présidaient à l'inauguration. J'eus la curiosité bien naturelle pour un bambin de vouloir pomper ; j'avais à peine soulevé le balancier que je recevais du maire, Sendron, une violente claque sur la joue ; je ne sais l'attitude que prit mon père qui était présent ; quant à moi, je trouvais cette verte correction injuste et imméritée et j'en ai conservé rancune au premier magistrat de la commune d'Ailles. J'emploie ces expressions, mais celles de Maire d'Ailles, qui d'après une chronique locale ne lui plaisaient point, rendraient cependant mieux ma pensée (vous comprendrez l'énigme, amis lecteurs).

La coutume barbare de dénicher les nids et de faire la chasse aux utiles et innocents oiseaux n'avait point disparu des campagnes, il y a quelque cinquante ans ; si elle est moins répandue aujourd'hui, elle n'en subsiste pas moins encore en maints endroits. Des petits garçons de mon village, je n'étais malheureusement pas le moins passionné. Fort habile à monter aux arbres, ne craignant pas le danger, à l'insu de mes bons parents, je partais souvent en excursion, soit seul, soit en compagnie de quelques étourneaux de mon espèce. Les ascensions les plus difficiles, partant les plus périlleuses, m'étaient réservées. Je fis quelques chutes, mais elles ne me corrigèrent point. S'il y a une Provindence pour les ivrognes, il y en a certainement une pour les petits aventuriers qui exposent bêtement leur vie. Deux de ces chutes sont plus particulièrement restées dans ma mémoire. Par un beau dimanche de mai, les meilleurs grimpeurs furent requis par le maréchal et le charron, deux sots qui encourageaient nos exploits et voulaient en tirer un petit profit. Des oeufs et des petits commençaient à emplir les paniers dont ils étaient pourvus ; un nid de pies était signalé tout au sommet d'un haut peuplier, dont toutes les grosses branches de la partie inférieure avaient été récemment coupées, la montée était donc rendue très difficile. Je fus naturellement désigné pour la faire. Après de nombreux efforts, que les curieux groupés au pied de l'arbre stimulaient de diverses manières, j'allais enfin pouvoir saisir une des grosses branches du sommet sur laquelle j'espérais me reposer et reprendre haleine, puis atteindre facilement le nid convoité ; mais j'avais trop compté ; n'en pouvant plus, je glissai le long de l'arbre, une chute sur des souches de bois était imminente. Mais la Providence ou le hasard permit qu'une toute petite branche interrompît la dégringolade, ce fut le salut. Placé comme à cheval sur cette bienheureuse branche, j'y respirai et retrouvai bientôt assez de force, non pour une nouvelle tentative d'ascension, mais pour achever une descente plus modérée et gagner la terre. J'en fus quitte pour la peur, mais je l'avais échappé comme par miracle. Les pies, qui avaient poussé force cris à mon approche, se réjouirent en voyant sauvées leur progéniture et leur maison. Mes grands compagnons qui avaient réellement été émus et qui sans doute eurent conscience de leur faute, n'insistèrent pas pour que je fisse une deuxième tentative.

Une autre fois, parti seul dans les bois qui avoisinent la petite forêt de Vauclerc, je découvris, vers le sommet d'un aulne, un trou par lequel entrait et sortait un pic-vert (nom vulgaire colette). Point de doute, il portait de la nourriture à ses petits. Je ne laissai point échapper l'occasion de m'emparer d'oiseaux au joli plumage. Quelques secondes me suffirent pour m'élever au niveau du nid. De ma main lestement introduite dans le trou, je palpais les petites têtes, mais elles étaient trop loin de l'étroite ouverture, pour pouvoir les saisir, il me fallut enfoncer le bras davantage. Je l'enfonçai si bien que le retirer fut chose impossible. Les tentatives toujours infructueuses que je fis durent faire gonfler l'avant-bras. De dépit et de guerre lasse, je quittai la branche sur laquelle je reposais et me laissai balancer dans le vide, espérant que le poids de mon corps aurait raison de la résistance. C'est ce qui arriva, non sans dommage pour l'épiderme et même pour le derme de la partie du membre si malencontreusement emprisonnée. Mais j'avais compté sans un autre danger ; privé de point d'appui, mon corps obéit à la loi de la pesanteur et il eut vite rejoint le sol. Je tombai, je crois, sur la tête et je dus m'évanouir. J'eus le sentiment que cette chute pouvait être la dernière ; je pensai à mettre mon âme en état de grâce et mentalement je dis le confiteor. Je ne tardai pas, sous l'influence de la douleur, à recouvrer le sentiment, je me relevai et m'assurai qu'aucun de mes membres n'était cassé ou démis. Je vis tout autour de moi une assez grande quantité de branches que mon corps avait cassées (on sait que l'aulne est très fragile). Ces branches durent certainement amortir ma chute et la rendre moins dangereuse. N'y a-t-il pas eu là encore intervention ou préservation bienveillante de la Providence ? Je regagnai péniblement, assez penaud, déconfit et sans les petits pics-verts, la maison paternelle, où je fus heureux de trouver mon lit. Mes parents ne furent pas dupes, et je dus raconter ma mésaventure. Par pitié pour ma pâleur, mon père me fit cette fois grâce de toute correction. Je lui dois cette justice qu'en règle générale quand, à mon retour d'escapades de cette nature, il trouvait mes vêtements troués ou en lambeaux, martin-bâton faisait son office. J'avais, de mon excursion, rapporté un beau petit sapin que, dès le lendemain, je me disposais à planter dans le jardin. Mon père voulut en connaître la provenance, il se trouva que cet arbuste avait été par moi arraché d'une sapinière créée par le grand-oncle Doudoux (je ne m'étais pas figuré que je faisais mal). Sur ce chapitre, mon père se montra toujours inflexible, et ce jour-là même, il me fallut reporter le sapin et le replanter où je l'avais arraché. La saison des plantations étant passée, il y a lieu de croire qu'il ne reprit pas. Inconsciemment, je commis donc un certain préjudice au cher oncle Doudoux.

Ma passion des nids disparut heureusement aussitôt mon arrivée à Beaurieux. Si le père Demay avait su faire aimer l'école, y attirer et y retenir les enfants, s'il nous avait parlé avec persuasion et conviction du mal que l'on fait en détruisant les oeufs et les petits des oiseaux, j'aime à croire que nous ne serions pas restés sourds à ses exhortations. Mais le brave homme était de son temps et de son époque ; il est à croire qu'il fit tout ce qu'il put. S'il m'administra quelques vertes corrections, je devais les avoir méritées, si elles ne sont pas oubliées dans mes souvenirs, elles ont été vite pardonnées.

Dans une de ses fables, La Fontaine, parlant de l'enfant, dit qu'il est sans pitié. Pour souffrir des exceptions, cette affirmation n'en est pas moins vraie. Je me bornerai à n'en donner qu'une preuve : les oeufs trouvés par les garnements de mon village, et de ces garnements je n'étais peut-être pas le meilleur, quelle que soit leur grosseur étaient ou gobés séance tenante ou mis en omelette. Quant aux petits, certains - et j'étais du nombre - les mettaient en cage pour les élever, lorsque l'espèce d'oiseaux et l'âge le permettaient. Ceux qui n'avaient que quelques jours étaient placés sur le sol, leurs persécuteurs munis de gaules et les yeux bandés exerçaient leur adresse, ou mieux leur mauvais instinct, à les faire passer de vie à trépas. Dire qu'à ce jeu barbare et cruel les plus adroits étaient les plus applaudis.

Voici encore une mésaventure qui ne saurait faire honneur à la victime ni à l'auteur : un voisin et cousin, cabaretier et ivrogne fieffé, de son petit nom François, pria un jour mon père de lui confier Cadet, la voiture et le conducteur (moi, bien entendu), pour aller à Chermizy chercher une feuillette d'eau de vie. Cet abruti but, s'énivra et prit plaisir à me faire boire divers petits verres d'alcool et de liqueurs variées. Je fus excessivement malade pendant trois jours. Je ne me rappelle pas avoir jamais autant souffert dans ma jeunesse que cette fois. Ce fut une leçon que je ne perdis point de vue. Comme je ne me suis jamais connu de penchant pour cette triste passion, je ne puis dire si ce fut un mal pour un bien. Mon père exprima son vif mécontentement à l'imbécile qui l'avait ainsi trompé. Il n'aurait pas eu à redemander un service analogue, il lui aurait été énergiquement refusé.

J'aimais fort faire des charrois avec mon fidèle et robuste Cadet. En raison de sa force et je puis dire de son courage, je lui infligeais de lourds chargements. La chose n'était point toutefois sans inconvénients, ni sans danger. Lorsque, par suite de fort mauvais chemins, il sentait ses forces épuisées, il se rebutait, lançait des ruades et s'obstinait à ne plus avancer, surtout si je recourais au fouet. Pour avoir raison de son entêtement, il entendait qu'on le caressât, qu'on lui offrît la croûte de pain et qu'on allégeât le fardeau, soit en tirant avec lui, soit en ôtant une partie du chargement. Il me donna un jour une preuve de sa perspicacité, je dirais presque de son affection. Mon père m'avait chargé d'aller chercher, pour l'épandre dans la cour, du cran (pierres cassées et en partie réduites en poussière) dans une carrière située dans la montée du coteau. Il n'y avait guère qu'à descendre, je mis un chargement complet. Avant d'entrer dans le village, je montai dans la voiture pour reporter avec la pelle du cran de l'arrière à l'avant. Imprudent comme le sont en général les bambins de dix à douze ans, je sautai du devant de la voiture sur le sol ; mes pieds s'embarrassèrent dans les guides, je tombai et me cassai et démis le bras gauche. Cadet fit soudainement un grand écart, si bien que la roue ne m'effleura que l'extrémité du pied. Seule la chaussure souffrit. Grâce à son bienfaisant instinct, j'évitai un accident qui aurait pu être très grave, l'écrasement des jambes. Il fallut l'intervention du chirurgien. Le gonflement du membre ne permit pas la remise immédiate, malgré la traction de quatre ou cinq vigoureux bras et d'atroces souffrances. Trois ou quatre jours de repos complet au lit et de fréquents pansements amenèrent la disparition de l'inflammation. A la seconde intervention chirurgicale de M. Roger de Moulins, médecin estimé de la famille, qui m'avait mis au monde, os et ligaments reprirent leur position normale. Je n'avais ni crié ni frappé du pied. Je pus me promener avec mon bras en écharpe quelques jours après la fête d'Ailles (du 11 au 18 novembre) et faire bonne contenance devant nos invités.

La rue principale d'Ailles et le café Martin (cliché Houde, détail, coll. personnelle).

On ne faisait pas souvent bonne chère chez mes parents ; très économes par principe et aussi par nécessité, on ne vivait guère que des produits qu'ils tiraient de leur petite culture : le blé était échangé contre de la farine chez l'un des nombreux petits meuniers du voisinage. Cette farine, mélange d'un peu de farine de froment et de farine de seigle, était transformée en gros pains par ma mère. Environ tous les quinze jours, la cuisson avait lieu. C'est dire que le pain consommé était plus ou moins frais. Généralement, elle nous faisait une galette et dans le four mettait cuire des pommes de terre, ce qui constituait encore un régal. On ne buvait de vin que ce qui était récolté ; rien quand les vignes avaient été gelées ou grêlées. Le café était à peu près inconnu ; même le café au lait du matin. Rarement, il entrait de la viande de boucherie à la maison ; la soupe maigre, quand le saloir était vide, figurait deux fois par jour sur la table ; les après se composaient exclusivement des légumes récoltés, petits pois, lentilles, haricots, salades, pommes de terre, fruits, ou d'un peu de fromage maigre avec le pain de la ménagère, généralement à discrétion. Le lait, les oeufs, la volaille, même les lapins, nous étaient parcimonieusement octroyés, il fallait les vendre pour en tirer quelques pièces blanches. Ma soeur et moi partageâmes souvent le même oeuf à la coque ou en omelette et le même hareng. On engraissait deux ou trois porcs chaque année, un seul était tué pour l'usage de la maison. Lorsque cet événement se produisait, c'était une véritable fête pour tous. Les proches parents et quelques amis intimes étaient invités à venir faire un peu ripaille. C'était à titre de réciprocité, cela va sans dire.

La fête d'Ailles (11 novembre, St Martin), celle de Pargnan (1er octobre, St Remy), celle de Bouconville, étaient encore des occasions de réunions de famille ; on y pensait de part et d'autre plusieurs semaines à l'avance ; c'est deux ou trois jours que duraient ces fêtes, la cordialité la plus sincère y régnait ; on faisait force flans et force gâteaux, non seulement on en consommait abondamment pendant les jours de fête, mais chaque famille d'invités en emportait une petite provision.

La maison natale n'était pas luxueuse et le mobilier était réduit au strict nécessaire. Mon père l'avait cependant améliorée. Une pièce à l'entrée à droite, une petite cuisine avec four et évier, à gauche une chambre au plafond bas à laquelle on accédait par un escalier de trois marches pratiqué dans un mur for épais. Sous cette chambre se trouvait le cellier voûté où mon père - et avant lui mon grand-père - avaient installé leurs métiers de tisserands ; du cellier, quelques marches conduisaient à la cave. Cet atelier était loin d'être exempt d'humidité. Faisant suite à la maison, se trouvait la grange dont l'aire était aussi en contrebas du sol de la cour ; en face, construit par mon père, s'élevait le bâtiment à usage d'étable, il donnait abri au poulailler et à des logettes pour les lapins. Entre l'étable et la maison du voisin, le tailleur et marchand d'habits, mon père avait dressé un hangar en bois pour abriter la voiture de notre maître grison ; encore adossée à l'étable était l'installation des porcs ; deux modestes jardins complétaient cette demeure. Des arbres fruitiers en assez grand nombre les garnissaient, entre autres un énorme noyer dont l'ombrage couvrait toute la cour. Ce noyer portait chaque année des nids de chardonnerets et généralement une abondante récolte de noix. Les noix (mon père avait d'autres arbres) n'étaient pas toutes mangées ; on en vendait et on en portait au tordeur de Bouconville, en échange il rendait de l'huile. Quelques petits chardonnerets étaient régulièrement dérobés à leurs mères et offerts au bon voisin "Papa Tataille" ; devenus ses pensionnaires dans des cages, il en faisait d'agréables et divertissants chanteurs. Ce gros noyer qui avait fait longtemps l'admiration des visiteurs, et vu naître plusieurs générations de Martin, ne tarda pas à montrer les symptômes d'une fin prochaine, de grosses branches tombèrent, le tronc se creusa, mon beau-frère l'abattit vers 1860, il en fit force bûches et fagots.

Au beau milieu de la cour s'accumulait le fumier retiré de dessous les bêtes de l'étable ; comme cette cour formait cuvette, qu'elle était à un niveau inférieur à celui de la rue, l'eau arrivait souvent de l'extérieur, et se transformait rapidement en un très odorant purin, y séjournant d'une manière presque permanente. Ca ne devait pas assainir la maison. A cette époque, c'était la règle, et encore maintenant, les choses n'ont guère changé dans la plupart des villages ; les progrès sous le rapport de l'hygiène sont d'une lenteur désespérante.

Cet abaissement du sol dans la cour de mon père avait encore d'autres inconvénients : maintes fois je la vis au blanc d'eau [?], il fallait marcher sur des planches pour aller et venir ; lors des pluies diluviennes, l'eau pénétrait dans la grange qui était en contrebas, dans le cellier, dans la cave, il fallait alors recourir à l'obligeance des voisins pour l'enlever en faisant la chaîne avec des seaux, comme dans un incendie. Pour moi, il ne m'était point désagréable de disposer d'une mare dans la cour ; j'y prenais des bains de pied avant que l'eau ne fût devenue trop sale, j'y faisait naviguer des planches qui me donnaient l'illusion de petits bateaux ; quand la surface était congelée, j'y glissais. La glissade fut toujours pour moi fort attrayante, malgré des chutes mémorables. Rappellerai-je, ô horreur, qu'un jour une des meilleures pondeuses de maman fut plongée par moi dans cette eau jusqu'à ce que mort s'ensuivit. Je ne m'attendais pas à un aussi tragique dénouement. Pour cacher ma faute, je portai ma victime dans un clapier, sur son corps je déposai plusieurs des épaisses planches qui le fermaient par le haut, j'appelai ma mère pour lui signaler l'accident lorsque les plumes me parurent suffisamment séchées ; on crut à un autre genre de mort ; la malheureuse poule fut mise au pot, et j'eus le coeur d'en manger. Ceux qui liront ces pages, s'il s'en trouve jamais parmi mes descendants qui s'imposent cette peine, verront encore là une vilaine faute de leur ancêtre. Comme toutes celles et en trop grand nombre que j'ai commises, je l'ai sincèrement regrettée ; sans doute elle était le résultat de l'étourderie, du manque de réflexion, de mon ignorance des effets aux causes, mais ce que je n'aurais point dû faire, c'était la tromperie, la dissimulation auxquelles je recourais pour cacher ma culpabilité. Une circonstance toutefois milite un peu en ma faveur, je savais que, malgré un aveu sincère, le papa Martin m'aurait infligé une sévère correction corporelle. A la rigoureuse et implacable sévérité, il eût dû substituer souvent l'indulgence, le pardon et le raisonnement. Un excès de bonté en éducation a rarement nui.

Arrivé à douze ans, il fallait songer à une profession ou à un métier. Bien que me trouvant parmi les premiers de l'école d'Ailles, j'étais encore un grand ignorant ; et je n'avais plus à y aller, mes progrès restant à peu près nuls. Je me serais fait volontiers maçon ou charpentier, les ascensions et les promenades sur les échafaudages ou sur les toits m'étant tout particulièrement agréables ; mais ni l'un ni l'autre de ces métiers ne parurent sourire à mes parents ; dans un petit village comme Ailles, ils sont peu lucratifs, il faut ou s'expatrier ou aller au loin pour trouver de la besogne. Ma mère craignait aussi que ma hardiesse, mon insouciance du danger ne me fussent un jour fatales.

Dès que mon père quitta Ailles pour aller résider à Beaurieux, le désir de mes parents fut, je l'ai dit plus haut, de faire de moi un instituteur. Le choix de cette carrière dépendit uniquement de moi, mais ils me déclarèrent formellement que je devais plus m'appliquer à l'étude que je ne l'avais fait jusque-là.

En me présentant au très digne, très capable et fort zélé instituteur de Beaurieux, M. Delaidde, de vénérée mémoire, mon père lui fit force recommandations à mon sujet, et l'assura qu'il pouvait compter sur son plus entier concours.

Mes débuts à cette nouvelle école furent assez pénibles ; je ne savais presque rien en français et j'avais déjà près de treize ans, ma première dictée avait été émaillée de plus de soixante fautes ; je chantais en lisant ; quoique je pusse faire machinalement les extractions de racines carrées, voire de racines cubiques, je n'en ignorais pas moins les premières notions du système métrique et de l'arithmétique rationnelle. Bref, j'avais énormément à faire pour être au niveau des élèves de mon âge. Je ne fus placé qu'en seconde division, il me fallut plusieurs mois pour arriver dans la première moitié, et deux ans de fréquentation assidue pour faire assez bonne figure dans la division supérieure.

Mars 1903.

A suivre...

Par Dumultien - Publié dans : Documents
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Dimanche 14 septembre 2008 7 14 /09 /Sep /2008 16:25

Vue générale d'Ailles au printemps, vers 1905 (cliché Barnaud, détail, coll. personnelle).

II

Père et mère d'Aristide Martin. Instruction. Service militaire. Métier. La vie à Ailles puis à Beaurieux.
Première enfance d'Aristide.



J'ai dit, plus haut, que mon brave père était né le 28 février 1810 à 7 heures du soir ; il fréquenta la petite école de sa commune, tenue par un vieil instituteur, Martin Blin, qui a signé comme témoin et cousin l'acte de naissance, acte d'ailleurs bien calligraphié et écrit sans faute, ce qui révèle une assez bonne instruction élémentaire chez le secrétaire de la mairie. Mon père acquit à cette école une instruction un peu au-dessus de la moyenne des élèves de l'époque ; il fut d'ailleurs mis fort jeune au métier de tisserand qu'exerçait son père. Conscrit de la classe de 1831, il fut reconnu bon pour le service.

Comme militaire, il parcourut les régions du Nord, de l'Est, de l'Ouest, et séjourna à Arras, Cambrai, Lille, Nancy, Rennes. Les galons de caporal arrivèrent assez vite, ainsi que les brevets de maître de canne et d'escrime. La mort de son père, le 12 juillet 1834, en faisant de lui un fils aîné de veuve, le ramena dans ses foyers ; le 4 octobre 1836, il épousait à Pargnan celle qui devait être ma mère. Lui-même ayant perdu la sienne, le 6 juillet 1836, il cessait d'être fils aîné de veuve, et l'autorité militaire lui donna l'ordre de rejoindre son régiment. Cette feuille de route tout-à-fait inattendue fut un trouble-fête pour le jeune ménage ; heureusement, des bonnes âmes s'intéressèrent aux nouveaux mariés et intervinrent auprès de qui de droit ; après quelques jours d'absence, le caporal Martin put revenir au domicile conjugal, pour le plus grand plaisir de tous les deux.

En 1837, le 25 novembre, une fille, ma soeur, apportait la joie dans la maison. Six ans après, le 3 décembre 1843, je vis le jour à mon tour.

Au physique, mon père avait une taille un peu au-dessus de la moyenne (1,70 m), un visage assez allongé, il fut toujours, comme son frère et ses deux soeurs, assez maigre, le nez était bien accentué, la bouche petite, les yeux aussi et gris, la barbe châtain assez peu fournie, les cheveux lisses et bien noirs, les épaules larges, le dos légèrement courbé ; sa parole était brève, il parlait assez correctement ; d'un tempérament très vif, il s'emportait facilement, mais ses colères ne furent jamais violentes et elles duraient peu. Il se fit toujours un point d'honneur d'être loyal, franc, véridique et homme de parole ; il n'aurait pu supporter ni le mensonge, ni la dissimulation, ni l'injure ; il avait la riposte lente. son excessive franchise, sa vivacité à dire aux gens ce qu'il pensait d'eux, lui ont quelquefois nui. C'est ce qui arrive à tous les gens de son caractère.

Il tint à demeurer dans la maison où il avait vu le jour, et paya à son frère et à ses soeurs les trois quarts du prix d'estimation. Quelques parcelles de terre héritées des parents, une dot fort modeste apportée par ma mère, constituaient tout le patrimoine du ménage. Comme il n'avait pas assez de bien au soleil pour ne vivre que de la culture, mon père continua, à son retour du service militaire, le métier de tisserand qu'il avait appris auprès de mon grand-père. A cette époque, on cultivait le chanvre sur une assez grande échelle dans diverses région de l'Aisne et notamment dans la petite vallée de la Lette, le terrain étant favorable à cette plante.

Dans la plupart des ménages, on récoltait assez de chanvre pour suffire à la consommation en linge et en gros vêtements de travail. Les laborieuses ménagères semaient, cueillaient, teillaient, filaient le chanvre. Les écheveaux de fil, réunis en gros ballots, étaient confiés au tisserand qui les transformaient en solide toile écrue. Que de fois j'ai vu mon père partir le dimanche, après la messe, car il était chantre, portant d'énormes rouleaux de toile sur ses épaules, pour aller les remettre à 8, 10, 12 km de sa demeure aux laborieuses femmes qui lui avaient confié leur fil, et revenir également chargé avec de nouvelles commandes. Le gain n'était pas lourd, il fallait travailler longtemps avant l'aube et s'imposer de pénibles veilles, dans des celliers humides, éclairés à l'aide d'antiques lampes à huile fumantes, pour arriver à des journées de 1,50 F à 2 F. Il y avait quelquefois du chômage ; en été, mon père quittait momentanément le lourd métier pour prendre la faux. Ou bien, comme la plupart des modestes ménages de la région, il allait avec ma mère, à pied, dans la Brie, l'Orléanais ou la Beauce, se louer pour le temps de la moisson chez quelque gros cultivateur, ou il entreprenait chez des fermiers du voisinage de la fauchaison pour la durée de la fenaison et de la récolte des céréales. Comme la fourmi laborieuse, il fallait bien amasser dans la belle saison pour l'hiver.

Ma mère savait de son côté se multiplier. Elle avait la charge de cultiver les quelques pièces de terre possédées ou louées, d'entretenir une ou deux vaches laitières, la basse-cour, d'aller chaque semaine et pédestrement au marché de Craonne ou à Beaurieux pour y vendre le beurre, les oeufs ou la volaille ; l'hiver la confection des trames lui incombait. Quand ma soeur et moi pûmes être mis au touret, elle fut allégée de ce dernier travail, mais ses travaux de culture furent sensiblement accrus.

J'ouvre ici une parenthèse pour narrer un fait qui n'est pas à mon honneur. Vers sept ou huit ans, la passion du jeu commença à être forte chez moi (jusque-là, me dit souvent ma mère, j'étais un petit garçon modèle, ne la quittant pas d'une semelle). De 11 heures, sortie de l'école, à la rentrée d'une heure, il me fallait souvent faire des trames ou d'autres petits travaux d'intérieur, nettoyage de l'étable, coupe de racines (carottes, betteraves) pour les vaches. Un jour, l'ordre de préparer la provende m'est donné ; je l'accepte en maugréant, mais le père a parlé, il faut s'exécuter ; la partie projetée avec des camarades sera manquée ou fort écourtée.

A cette pendée, je me mets en colère ; pensant qu'avec deux couteaux la besogne sera plus vite faite, j'accouple à celui qui servait d'ordinaire à cet usage l'instrument aiguisé et tranchant dont se servait mon père à son métier. Je coupe avec vivacité. Mais la tâche me paraît encore trop longue. Un témoin m'aurait vu trépignant, rageur, perdant le peu de raison que je pouvais alors avoir, en arriver à lancer avec force à terre les deux instruments que je tenais de la main droite, et à crier ma résolution de ne plus ainsi travailler quand les autres jouaient. Très malencontreusement, le couteau de mon père pénétra assez profondément dans le pied gauche. Ce furent cette fois des cris de douleur qui firent accourir mon cher père. Il s'empressa de retirer le couteau de la plaie. Fort piteusement, et d'une manière assez invraisemblable, j'expliquai la cause de l'accident. Pendant plusieurs mois, on dut me faire des pansements, je marchais avec difficulté ; à l'école on me portait une petite chaise sur laquelle je posais le pied. Que de bonnes parties je perdis pour m'être mis en colère et avoir agi en insensé. N'est-ce pas Dieu qui me punit de ma désobéissance ? Rares lecteurs, s'il s'en trouve, qui me lirez, tirez la moralité de cet événement.

Vers 1854, mon père acheta un magnifique et fort baudet, avec voiture et harnais. Pour tous, mais surtout pour moi, ce fut là un événement important et heureux. Cadet était vigoureux, bon coureur, entêté comme la plupart de ses congénères et comme son jeune maître, il rendit de signalés services dans la maison ; ma bonne mère eut moins de lourdes charges à rapporter des champs. Cadet la conduisait souvent au marché ; engrais, récoltes, provisions de bois furent transportés par son intermédiaire. A onze et douze ans, je charriais même de temps en temps pour le cousin Blin, tuilier, des marchandises à ses clients ; ou encore je menais, avec ma mère, des fruits - surtout cerises et prunes - au marché de Reims, quoique cette ville fût à plus de neuf lieues d'Ailles. A cette époque, des teinturiers de Fismes fabriquaient avec les fruits du sureau des couleurs vermeilles pour les vignerons de la Marne. De Pargnan et des environs, quantité de gens fournissaient la matière première qu'ils recherchaient dans la plupart des communes du canton de Craonne et des cantons limitrophes. On pouvait, à ce métier temporaire, gagner quelques pièces de cent sous. Mes parents, toujours soucieux d'améliorer leur très modeste condition, nous employaient, ma soeur, moi et Cadet, pendant quelques semaines, à la recherche, à la cueillette et au transport de ces baies.

C'est dans le même ordre d'idée que mon père avait accepté les fonctions de second chantre à l'église d'Ailles ; il les remplit jusqu'à son départ de la commune, en fin d'année 1856.

Pendant la période troublée de 1848 à 1850, il eut la mission d'organiser la garde nationale d'Ailles. Mes plus éloignés souvenirs remontent à cette époque : je le vois encore commander sa compagnie, la conduire pour les manoeuvres et les revues sur la montagne de Craonne, fêter avec elle la plantation de l'arbre de la Liberté, ce qui fut l'occasion de copieuses libations. La récolte de vin, en 1847, avait été exceptionnellement abondante, et à Ailles, comme dans la plupart des communes de la région au sud de Laon, l'étendue en vigne était importante.

Ma mère était de taille moyenne, avec un embonpoint accentué ; un peu blonde, aussi très courageuse au travail et fort vigilante. Très accueillante et très humaine, fort douce de caractère, d'une nature un peu timide, poussant la bonté à l'excès, se privant volontiers pour être hospitalière aux autres. N'ayant fréquenté que pendant un temps très court la très modeste école de Pargnan (école à six sous par mois de rétribution, disait-elle souvent), elle ne savait que lire, un peu écrire et un peu compter.

Elle nous gâtait quelque peu, ma soeur et surtout moi, et était toujours disposée à intervenir auprès du chef de la famille, lorsque, plus sévère, il nous menaçait de nous punir ou même de nous châtier corporellement pour nos fautes ou peccadilles. Comme elle était très calme, portée à l'indulgence, elle fut toujours un utile modérateur auprès de son mari vif et s'emportant assez promptement.

Tous deux avaient une bonne constitution ; je n'ai jamais vu mon père obligé de tenir le lit. Vers l'âge de 40 ans, ma mère fut néanmoins souvent indisposée, elle avait de fréquentes syncopes. Dans ces circonstances, mon père se multipliait pour lui donner des soins. Malgré des différences très grandes d'humeur et de tempérament, une bonne entente, une harmonie à peu près constante régnaient dans le ménage. Si quelques discussions s'élevaient, elles étaient vite calmées et oubliées. Les malaises et indispositions de ma mère donnèrent des inquiétudes à mon père pendant plusieurs années. Tout danger ne parut éloigné qu'après qu'elle eût subi une opération en 1868 ou 1869. Le Dr. Fenez de Beaurieux et son beau-frère, le Dr. Leroux de Corbeny, lui enlevèrent une grosse tumeur abdominale de la grosseur d'une tête d'enfant de quelques mois. Elle fut sauvée et retrouva sa bonne santé d'autrefois (1).

Malgré un très pénible labeur et une sévère économie, mes parents se rendaient bien compte qu'il leur serait difficile d'arrondir quelque peu leur très modeste patrimoine ; de plus, le métier de tisserand rapportait de moins en moins. Le moment d'établir ma soeur approchait ; ils n'entrevoyaient point pour moi la profession à me faire apprendre qui me donnerait un peu plus de bien-être qu'à eux-mêmes. A l'école d'Ailles où ils m'envoyaient, les progrès des élèves étaient bien lents ; j'allais bientôt avoir treize ans et mon instruction était encore très arriérée. La place de garde-champêtre de la commune de Beaurieux étant devenue vacante, mon père fit des démarches qui aboutirent peu après à sa nomination. Il savait que dans cette commune se trouvait le meilleur instituteur du canton à qui il serait heureux de me confier. Il loua un modeste appartement où lui et moi allâmes nous installer à la fin de l'été de l'année 1856. Ma mère et ma soeur continuèrent à occuper la maison paternelle d'Ailles. On ne pouvait du jour au lendemain se défaire du bétail, des quelques terres que l'on cultivait ; puis si ma soeur se mariait bientôt, son mari et elle seraient peut-être heureux de profiter d'une installation qui pouvait s'agrandir et prospérer entre des mains jeunes et laborieuses. C'est ce qui arriva au mois de juin 1857.

Vue de la place de Beaurieux vers 1905 (cliché Barnaud, détail, coll. personnelle).

Une ou deux fois par semaine, ma bonne mère nous apportait des provisions. La cuisine et les soins de propreté de notre modeste appartement m'incombèrent ; il paraît que je ne remplis pas toujours la tâche à la satisfaction de papa ; mon ardeur au jeu me faisait parfois oublier de préparer le déjeuner ou le dîner. L'agent municipal, très sévère pour lui-même quand il s'agissait de ses devoirs professionnels, ne transigeait guère pour le service qu'il m'avait réservé, et il savait par quelques vertes corrections me rappeler à mes obligations. Ce qui m'humiliait fort, c'était de le voir venir me chercher sur la place publique, muni d'une baguette, quoiqu'il eût soin de la dissimuler, son geste en révélait la présence. La partie était vite interrompue et je ne procurais pas aux camarades le plaisir d'applaudir aux coups qui m'attendaient, je filais à toutes jambes vers le logis qui heureusement n'était pas loin. Rarement la correction était ajournée, mais je n'avais point l'humiliation de la subir sous les regards moqueurs des amis et du public.

Après le mariage de ma soeur avec Constant Thieffine, de Paissy, maçon, tailleur de pierres, et ouvrier des plus courageux, ma mère vint à Beaurieux. On loua une petite maison pourvue de modestes dépendances, et quelques lopins de terre, ce qui permit à ma courageuse mère de procurer un certain appoint de ressources au ménage. Le traitement annuel de mon père était de 500 F., avec les quelques autres avantages attachés à sa fonction, il arrivait péniblement à 650 F. C'aurait été la gêne à courte échéance et l'impossibilité de faire des sacrifices pour mon éducation, si ma mère n'eût travaillé ardemment de son côté. Je l'aidais pendant les courts instants de liberté que me laissait l'école. De bonne heure, je jouissais d'une force supérieure à celle des enfants de mon âge, sans trop me fatiguer, je pouvais me livrer à divers travaux, bêchage, cueillette des fruits, transport à brouette de l'engrais et des récoltes, même battage du grain. Maître Cadet qui faisait partie de la dot de ma soeur fut d'ailleurs souvent mis à notre disposition. J'étais vraiment heureux de faire des charriages avec lui. C'a toujours été une excellente bête que j'aimais et choyais ; elle devait le sentir et paraissait avoir pour moi de l'attachement et une certaine reconnaissance. Sous ma direction, Cadet s'emballa plusieurs fois, mais j'étais le vrai coupable, je l'avais trop excité par la parole ou même avec le fouet. Il nous arriva diverses mésaventures, entre autres la culbute dans un trou profond contenant une certaine quantité d'eau, de la voiture, de Cadet, de la charge composée de divers paniers de linge que je conduisais au lavoir d'Ailles. Grâce aux laveuses qui vinrent promptement à notre secours, le mal se borna à un bain froid et forcé pour mon cher âne ; il avait en outre la tête prise dans de grosses branches et il m'a toujours semblé que sa mâchoire inférieure conservait des traces de cette maîtresse culbute. Je n'étais point dans la carriole, je ne la suivis que de loin en courant, autrement j'aurais pu de mon côté faire un mémorable plongeon et ne pas sortir indemne du trou. Ai-je été plus prudent à l'avenir ? Je n'oserais l'affirmer.

J'ai dit, plus haut, qu'un des principaux motifs du départ de mes parents d'Ailles pour Beaurieux était leur grand désir de me faire acquérir une plus solide instruction ; leur but, quand ils virent qu'avec de la volonté je réussirais dans les études, fut de faire de moi un instituteur. Pour l'atteindre, ils n'épargnèrent aucun sacrifice. J'aurais pu, je crois, être un écolier un peu plus docile et plus appliqué, mais les débuts à Beaurieux furent un peu pénibles. J'avais beaucoup moins d'acquis que la plupart des élèves de mon âge, et à l'école d'Ailles l'instituteur n'avait su ni me donner le goût de l'étude, ni l'habitude d'un travail intelligent. Heureusement, mieux que moi, mon père appréciait l'importance de l'instruction, et il n'était pas d'un tempérament à supporter chez son fils de la désobéissance, de la paresse ou de la dissipation. Je lui rends cette justice qu'il fut le collaborateur très actif de mon instituteur. Son emploi facilitant les relations avec M. Delaidde, secrétaire de la mairie, en même temps qu'instituteur, il s'enquérait souvent, auprès de lui, de mon travail, de ma conduite, de mes progrès. Lorsque les renseignements obtenus laissaient à désirer, la repression ne se faisait pas attendre. Je dus à cette surveillance active, à cette fermeté soutenue, de m'améliorer sensiblement et de devenir, par la suite, un écolier plus docile et plus appliqué. Il n'y eut plus alors, de sa part, hésitation quant au choix de ma future profession. Ma mère était trop bonne et elle avait trop de souci du bien-être de ses enfants pour ne pas encourager les bonnes dispositions de mon père. Dans son emploi, mon père montra beaucoup de zèle et une grande vigilance. Aussi ne tarda-t-il point à être estimé et apprécié par les notabilités et les gens intelligents de Beaurieux. Le maire, M. Michel de Tugny, lui porta toujours un réel intérêt, toujours aussi il fut son soutien et son défenseur auprès de gens qui se plaignaient du garde-champêtre. Très juste, très impartial, mon père n'a jamais hésité à relever ou signaler les délits, quelle que fût la situation ou l'influence des auteurs. Cette façon correcte de comprendre son devoir lui suscita des ennuis, des animosités, mais sa conscience d'honnête homme fut toujours nette, il put toujours aller la tête droite, et lorsqu'après 21 ans de service, à l'âge de 67 ans, il résigna ses fonctions, il emporta dans sa retraite l'estime et la considération générales.

Il n'était point usé, et il aurait pu remplir encore très convenablement son emploi pendant quelques années, mais depuis longtemps déjà, M. de Tugny avait disparu, divers administrateurs lui avaient succédé, mais ils n'avaient ni sa fermeté, ni son esprit de justice. Mon père avait cru sage de recouvrer sa liberté et son indépendance.

Les toits de Beaurieux (détail, coll. personnelle).

Quoique ses forces fussent naturellement amoindries, il se remit au travail manuel, dont il n'avait d'ailleurs pas perdu l'habitude, cultiva du mieux qu'il put, avec ma mère, qui a toujours été un exemple de travail et de vigilance, les quelques champs qu'il louait ; il s'achemina ainsi vers le terme fatal qu'il atteignit le 15 février 1885. Il allait avoir 75 ans. Un moins courageux que lui aurait fait appel à ses enfants pour l'aider à vivre ; non seulement il ne leur réclama aucune assistance pécuniaire, il ne toucha même point au petit capital déposé à la Caisse d'épargne et économisé à force de réelles privations. A partir de 70 ans, la santé de mon père avait sensiblement décliné, il était surtout faible des jambes qui s'amincirent extrêmement ; le moral et l'appétit restèrent bons jusqu'à la fin. J'étais Inspecteur primaire à Cambrai, lorsque la nouvelle de sa maladie me parvint. Je partis immédiatement. Je vis bien, à mon arrivée, qu'il fallait perdre tout espoir de le sauver, il avait une congestion cérébrale. J'eus le bonheur qu'il me reconnût. Je l'assistai dans ses derniers moments. Il n'avait pas été huit jours malade.

J'aurais pu ainsi rédiger son épitaphe : "Il fut un bon fils, soldat très discipliné, époux fort dévoué, excellent père, esclave des fonctions publiques qu'il remplit pendant 21 ans, et toujours homme d'honneur, d'une franchise et d'une droiture qui jamais ne se démentirent".

Il ne pouvait laisser de fortune à ses enfants, mais il n'a rien négligé pour qu'ils aient comme lui l'amour du travail et du devoir ; pour eux il fut toujours un exemple de justice et de scrupuleuse probité.

La mort de mon père fut surtout cruelle à ma mère, de quatre années plus jeune que lui ; elle venait d'entrer dans sa 72e année ; il aurait été prudent qu'elle renonçât à travailler d'arrache-pied comme elle avait toujours fait et qu'elle se retirât à Ailles auprès de ma soeur. Elle avait ses habitudes et ses amies à Beaurieux ; elle aimait beaucoup aller à l'église, c'était une croyante de fort bonne foi et une pratiquante ; elle ne put se résigner à prendre le parti de quitter cette commune, la tombe de son cher époux la retenait également. Elle n'ignorait pas d'ailleurs que si ma soeur était bonne, son mari n'était pas toujours d'humeur avenante, et que leur fils (je ne puis le taire) met bien au-dessus de la réelle amitié et de l'attachement, ses intérêts matériels et personnels. J'aurais voulu avoir mon excellente mère auprès de moi, mais j'étais fort éloigné de Beaurieux ; la plupart des motifs qui lui faisaient désirer rester dans cette commune subsistaient, s'il s'était agi de la quitter pour nous suivre ; elle était encore relativement forte, et difficilement on l'aurait fait renoncer à ses occupations quotidiennes, à sa maison, à ses lapins, à ses poules. Elle demeura donc seule, à peu près chaque semaine, ma soeur lui faisait visite, et il était entendu que nous irions la voir chaque année aux grandes vacances.

De temps en temps, elle allait faire la causette avec mon beau-père, veuf depuis le mois d'août 1884. Elle et lui ont toujours beaucoup sympathisé, grâce à la conformité de goût et de caractère.

En raison de sa bonne constitution et de la simplicité de sa vie, elle aurait pu jouir pendant un certain nombre d'années encore d'une tranquillité relative ; ma soeur et moi pouvions l'aider, et il lui restait des ressources disponibles à la Caisse d'épargne.

Ma mère ne fut malheureusement pas assez prudente quant aux soins qu'elle devait à sa santé. Prise d'un gros rhume contracté en travaillant aux champs, en fin de mars 1887, elle n'en alla pas moins à l'église le soir pour assister à un salut ; elle s'y refroidit ; deux jours après, elle se mit au lit pour ne plus se relever. Une congestion pulmonaire se déclara, qui l'enleva en moins de trois jours (28 mars 1887). Une dépêche beaucoup trop optimiste du médecin retarda mon départ et me priva de la grande consolation que j'aurais eue de l'embrasser et d'entendre ses dernières paroles avant qu'elle ne nous quittât. J'étais alors à Rouen. Sa fin, quelque peu prématurée et surtout très inattendue, me fut d'autant plus pénible que dix semaines auparavant, notre enfant à jamais regretté, notre cher Henri, nous avait été enlevé. Un convoi assez nombreux et très sympathique accompagna le corps de ma mère à sa dernière demeure. La même tombe réunit la dépouille mortelle de mes parents, et elle a fait l'objet d'une concession à perpétuité. A elle aussi, une épitaphe simple mais élogieuse aurait pu être ainsi rédigée : "elle fut excellente épouse, la meilleure des mères ; son âme simple était faite de bonté, de droiture, d'abnégation, de dévouement pour tous et d'une grande charité".

La perte, à deux ans à peine de distance, de mon père et de ma mère m'a été des plus sensibles, elle a aussi été pour les miens et moi un très grand vide.

Combien étaient réjouissantes autrefois, de l'année 1861, date à laquelle j'a quitté mes parents pour entrer à l'école normale, jusqu'à la dernière année de l'existence de papa, ces réunions des vacances de Pâques et de septembre, qui groupaient à leur table d'abord quelques camarades d'études, de temps en temps mon excellent instituteur, M. Delaidde, ma soeur et son mari, souvent l'oncle Ramboux de Pargnan, la tante Catherine, leurs enfants, et de sympathiques cousins de Beaurieux, les époux Mathieux, les époux Morel. Après mon mariage, en 1866, ma femme, mes enfants, mes beaux-parents. La plupart des convives que je cite ont disparu depuis plus ou moins longtemps. Aux repas des dernières années, il y avait de nombreux manquants.

Les benjamins de cette époque sont devenus les doyens des réunions analogues, moins nombreuses nécessairement, mais plus fréquentes, que ma femme et moi présidons dans notre confortable installation de Boisguillaume.

Ainsi va la vie, les événements s'y succèdent avec une étonnante rapidité ; on a à peine vécu que déjà on se trouve arrivé dans la dernière phase de son existence, on ne vit plus, pour ainsi dire, que du passé et de tous les souvenirs qui s'y rattachent.

Aussi succinctement que possible, je confierai au papier les souvenirs des faits me concernant dans les pages qui vont suivre. L'existence s'un enfant est si intimement liée à celle de ses parents que forcément une partie des petits événements de ma jeunesse sont déjà mentionnés dans les quelques pages qui précèdent. Ces pages sont écrites parce qu'il m'est agréable d'occuper certains loisirs et de revivre du passé. Si elles sont parcourues après moi, ce ne sera que par mes enfants et petits-enfants. En les traçant, je n'ai pas la prétention de faire une oeuvre littéraire, au-dessous de laquelle j'ai toujours été, n'ayant pu faire que des études des plus élémentaires ; elles se présentent, par suite, sans recherche, un peu dans le désordre des souvenirs. Je me suis surtout attaché à rester naturel et rigoureusement vrai.

Ce peu que j'ai pu écrire sur mon père et ma mère fait connaître que tout a été simple et modeste dans leur existence. Si je suis quelque peu sorti de leur sphère, si la vie m'a procuré plus de bien-être et de satisfaction, c'est surtout grâce à leur bonté, à leur bon sens, à leur désintéressement personnel, aux privations et sacrifices qu'ils se sont imposés pour mon instruction ; ils ont toujours eu droit à ma profonde affection et à ma vive reconnaissance ; je ne crois pas qu'ils aient douté de l'une ni de l'autre. Il m'a toujours semblé cependant que j'aurais pu et dû leur venir en aide plus efficacement sous le rapport pécuniaire. Souvent j'ai regretté n'avoir moi-même que des ressources très restreintes, pendant les vingt premières années de mon mariage notamment. Ils avaient trop de dignité et de fierté pour solliciter l'assistance de leurs enfants ; il leur sembla toujours naturel de ne compter que sur leur courage, leur amour-propre du travail, leur esprit d'économie. Je fus parfois arrêté dans mes bonnes intentions par la crainte d'être seul à les aider de ma bourse, non que ma soeur ne soit essentiellement bonne, mais son mari n'aurait pas été sans récriminer quelque peu. Je ne donne pas comme très louable le motif qui m'a parfois empêché d'accomplir certaines bonnes intentions.


A suivre...

_____
(1) Il n'est pas douteux qu'il s'agissait d'un gros kyste de l'ovaire et d'une opération qui, en 1869, n'était pas encore pratiquée couramment. Il a fallu des circonstances exceptionnelles pour un tel résultat (isolement du péritoine par des adhérences et tempérament remarquable chez ma grand' mère). (Dr. Albert Martin).


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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 08:58
Avec cet article, j'ai le plaisir de commencer la publication des premiers chapitres des Mémoires d'Aristide Martin, instituteur et inspecteur d'Académie, né à Ailles en 1843. Ces souvenirs d'enfance restés inédits, rédigés à partir de décembre 1902, constituent un témoignage de premier plan sur la vie quotidienne des villages de la région du Chemin des Dames, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ils m'ont aimablement été communiqués par le Docteur Pierre-Albert Martin, descendant de l'auteur, que je remercie très vivement.

Ces Mémoires débutent par une évocation généalogique de la famille d'Aristide, et nous mènent d'Ailles à Pargnan.

Vue générale d'Ailles vers 1908 (cliché Houde, détail, coll. personnelle).

I

Les aïeux connus d'Aristide Martin, du côté paternel et du côté maternel.
Ses grands-oncles et grand' tantes.


Décembre 1902.

Le 24 octobre 1771 naissait à Ailles, petite commune du canton de Craonne (Aisne), dans la vallée de l'Ailette ou de la Lette, sous-affluent de l'Oise, Pierre Charles Martin, fils de Pierre Martin, vigneron, lequel mourut au même lieu le 28 août 1808, à 75 ans, ce qui reporte sa naissance en 1733, et de Marie Louise Ducellier, aussi décédée à Ailles le 24 décembre 1809, à 74 ans (elle serait ainsi née en 1735).

Pierre Charles Martin, mon aïeul, épousa à Ailles à 31 ans, le 7 nivôse an II de la République (29 décembre 1803) Marie Elisabeth Debacq (22 ans), née à Ailles le 25 avril 1780, fille de Jean Antoine Debacq, maçon, âgé de 50 ans (lequel mourut à Ailles le 9 mars 1832, il serait ainsi né en 1752), - son père était Antoine Debacq, sa mère Marguerite Thiébault - et de Elisabeth Compain, laquelle est décédée également à Ailles et en 1832 (année du grand choléra), le 15 juillet, à 76 ans, elle serait donc née en 1756. Ses père et mère étaient Jean Simon Compain et Marie Jeanne Durosier.

Mes bisaïeux paternels, les époux Martin-Ducellier, eurent d'après les registres de l'état civil trois enfants, Pierre Charles Martin, mon grand-père, et deux filles :

- Marie Nicolle Remie Martin, née le 1er octobre 1770, qui épousa le 15 mai 1809, à 39 ans, Nicolas Urbain Haution, âgé de 40 ans, veuf, domicilié à La Vallée-Foulon. Cette grand' tante mourut à Ailles à un âge avancé. J'ai quelques souvenirs d'elle. Nous l'appelions "Tante Geneviève". Comme elle n'eut point d'enfant, mon père, ses deux soeurs, son frère, héritèrent d'elle un petit pécule.

- Marie Jeanne Rosalie Martin, qui resta célibataire, et mourut chez son frère, mon aïeul, le 18 juin 1826.

Du côté de mon aïeule, la famille était plus nombreuse, elle comptait au moins quatre filles et un fils : ma grand' mère, ma grand' tante Marie Angélique Apoline Debacq, née le 9 février 1786, et qui épousa le 25 décembre 1812 Jean Marie Warnet, lequel mourut en lui laissant deux fils, Nicolas Béat Warnet, né le 9 mai 1813, qui mourut à Ailles dans un âge avancé sans postérité, et François Marin Warnet, né le 4 mars 1817, qui mourut accidentellement, noyé dans le canal de l'Aisne, en face de la maison habitée par M. Thomas, garde du canal, le père de mon beau-frère. François Warnet laissa deux enfants, Clovis, mon aîné d'environ deux ans, cultivateur à Montchâlons, père de Mme Hubert, dont le mari est cultivateur et maire à Ailles, et grand-père de Mme Charles Blanchard, et Frennence, décédé vers l'âge de 20 ans.

Une autre grand' tante se maria à Craonnelle, elle laissa une fille, qui elle-même eut trois enfants, un fils alcoolique, mort prématurément, et deux demoiselles, Louise, Pauline, établies dans leur commune d'origine.

Devenue veuve, la grand' tante Angélique, personne fort considérée à Ailles et je crois quelque peu autoritaire, se remaria à Bouché, originaire des environs de Reims, homme fort sympathique que tous aimaient et vénéraient, de qui elle eut trois nouveaux fils, Isidore, Arsène, Ernest, tous trois de solide constitution comme leurs frères, les Warnet, et tous trois cultivateurs à Ailles. Le cousin Isidore mourut d'un cancer d'estomac à environ 74 ans ; Arsène, qui a eu trois enfants, un fils et deux filles, est décédé en 1904 ; Ernest, qui fut longtemps maire de la commune, a maintenant 74 ans (1904), il a aussi une maladie organique, rétention d'urine ; il a toujours été très serviable et très considéré.

Une autre tante épousa un enfant des hospices reconnu par sa mère et assez riche ; ma soeur et moi l'appelions l'oncle Doudoux (Dominique Dautel). Elle mourut assez jeune, eut une fille, Clarisse Dautel, qui épousa Remi Rasset de Juvincourt, cultivateur très aisé.

De cette union sont nés : l'abbé Rasset, Mélanie Rasset, religieuse des Soeurs de St-Joseph de Cluny (Soeur Dominique) exerçant depuis longtemps déjà à Haïti ; et Remi Rasset, qui reprit la culture de ses parents ; il s'adonna malheureusement à la boisson et mourut accidentellement et encore jeune. Sa veuve a deux enfants, fils et fille. La cousine Clarisse, de santé délicate comme sa mère, était une personne fort pieuse, bonne et très accueillante, qui dut déterminer la vocation de son fils à la prêtrise. Celui-ci, à son tour, dut amener sa soeur à la vie religieuse. Le père Rasset, quoiqu'étant spiritualiste, n'était ni pratiquant, ni croyant à la manière de sa femme et de son fils. C'était un homme aimable et d'un commerce très agréable.

Le grand oncle François Debacq, à qui mon père, à tort ou à raison, reprochait une certaine finasserie et qu'il aimait peu, épousa le 14 janvier 1823 (il était maçon et âgé de 26 ans) Marie Céline Guérin (26 ans), née et vigneronne à Troyon (dépendance de Vendresse), veuve de Louis Pierre Debacq (décédé le 7 janvier 1821). De ce mariage naquit François Debacq, qui fut habile peintre en bâtiments, très adroit et passionné chasseur et tête assez à l'évent ; il se maria assez richement à Braye-en-Laonnois ; sa femme, fille unique, était réputée pour sa bonté et la douceur de son caractère ; très accueillante, j'allais dans ma prime jeunesse passer, au moins une fois chaque semaine, quelques bonnes journées dans leur hospitalière maison. Mon brave père avait reporté sur le fils l'affection qu'il ne pouvait accorder à l'oncle François. L'excellente cousine Debacq mourut subitement, dans son lit, auprès de son mari. Devenu veuf, Debacq commit, dit-on, certaine légèreté de moeurs, une action judiciaire fut même engagée ; il y avait surtout du chantage, paraît-il ; il perdit la tête, et partit pour la Belgique où il ne tarda pas à mourir. Au demeurant, s'il manquait de sérieux, c'était un aimable homme et un bon coeur.

Les époux François Debacq n'eurent qu'une fille, Virginie ; assez avenante à son printemps, on la maria à M. Blanchard, clerc de notaire et bientôt notaire à Craonne. Les époux Blanchard ont une fille religieuse à la congrégation Nazareth de Lyon, un fils, Charles, récemment marié à sa petite cousine, Melle Hubert d'Ailles, un autre du nom de Jérôme. Par suite de dissentiment, Mme Blanchard vit séparée de son mari et demeure à Reims. Jérôme est avec elle.

Mes aïeux paternels eurent cinq enfants :

- Rosalie, l'aînée,
- Caroline, née le 19 avril 1806,
- Mon père Jacques Romain Martin, né le 28 Février 1810 (à Ailles), décédé à Beaurieux le 15 février 1885,
- Une troisième fille, Marie Louise Séraphie, née le 24 janvier 1812 et décédée la même année, le 19 mars,
- Un deuxième fils, Luc Louis Narcisse, né le 18 octobre 1814.

Ma tante Rosalie se maria à Chermizy, elle eut deux filles et un fils.

La seconde épousa, le 28 janvier 1834, Jean Baptiste Gueudet, veuf avec un fils, cultivateur à Bouconville. Cet oncle portait le surnom de Libre parce que sa naissance coïncidait avec la proclamation de la Première République. Elle n'eut point d'enfant. C'était une travailleuse et une femme fort économe qui mourut peu d'années avant mon père, laissant quelques milliers de francs à ses frères, nièces et neveu. Sa maigreur constante annonçait qu'elle ne devait guère faire bonne chère. Dans ses moments de générosité, elle m'octroya quelquefois la petite pièce blanche de 50 centimes.

Mon oncle Narcisse, homme d'un tempérament robuste, fort jovial quand la dive bouteille l'avait éméché, était charpentier ; il se fixa au pays natal, se maria le 9 janvier 1837 à Constance Loth, qui fut ma marraine. Il eut deux enfants, Edouard, un brave et courageux garçon qui se fit menuisier, et mourut jeune encore, victime de sa profession. Pour donner satisfaction aux parents de la première femme du cousin Isidore Bouché, morte d'une maladie épidémique, il rouvrit le cercueil qui contenait sa dépouille mortelle, respira les gaz empoisonnés qui s'en échappèrent ; les témoins de ce fait ont toujours pensé que sa mort, survenue peu de jours après, n'avait pas d'autre cause. Son inhumation eut lieu le jour même de mon mariage, le 29 janvier 1866. Il laissait un jeune enfant, marié et père d'un jeune homme âgé actuellement de 17 ans (1905). Il occupe la maison de ses grands-parents à Ailles.

La fille de mon oncle Narcisse demeure aussi à Ailles ; elle est veuve de Billard (1) et dans une situation des plus modestes.

Ce brave oncle Narcisse, qui fut toujours d'humeur gaie, s'est éteint avec le 19e siècle, il avait près de 85 ans.

*

La place de Pargnan vers 1905 (détail, coll. personnelle).

Voilà mes ancêtres et les collatéraux du côté de mon père, et voici les renseignements analogues du côté de mon excellente mère, Marie Françoise Adélaïde Ramboux, née à Pargnan (petite commune agréablement située au sommet d'un coteau d'où la vue embrasse la vallée de l'Aisne) le 15 décembre 1813, décédée à Beaurieux le 28 mars 1887.

Le père de ma mère s'appelait Jean Baptiste, il était né à Pargnan le 26 avril 1789, de François Ramboux et Marie Thérèse Charpentier, décédée le 29 frimaire an V, âgée de 38 ans.

Mon grand-père matermel eut un frère, Pierre François, né le 2 février 1793 ; celui-ci que j'ai parfaitement connu, ainsi que sa femme, se maria et s'établit à Beaurieux ; il eut deux fils et deux filles, Joseph, jardinier, père de deux fils et de une ou deux filles, Baptiste, père d'un fils et d'une fille ; Thérèse, épouse Morel, mère de trois filles, dont une seulement, Louise, personne d'un peu plus de 50 ans, existe encore, elle est à Beaurieux, chez sa fille Mme Lamourette, elle est presque aveugle ; Mme Charlot, mère de deux filles mariées et aussi domiciliées à Beaurieux. Mme Charlot seule était encore existante en décembre 1902.

Le mariage de mon grand-père fut célébré à Pargnan le 26 janvier 1813, il épousa Marie Françoise Douan de Pargnan, qui naquit dans cette commune le 1er janvier 1787. Elle était fille aînée de Jean Robert Douan et de Marie Françoise Wattebot, mariés le 14 février 1786 ; celui-ci eut pour père Michel Douan, clerc et maître d'école à Geny, et pour mère Marie Jeanne Potte.

Les autres enfants Douan-Wattebot sont Jean Baptiste Douan, né le 11 mars 1789, et Marie Jeanne Douan, née le 14 février 1791.

Mon bisaïeul maternel mourut le 24 juin 1791, ma bisaïeule la même année, le 28 août ; ils laissaient trois orphelins, dont ma grand' mère âgée seulement de quatre ans était l'aînée. Tous trois vécurent de longues années, ma grand' mère qui pendant une trentaine d'années fut affligée d'une cécité presque complète et incapable de tout travail, passait le temps à réciter le chapelet et à sucer des morceaux de sucre. Selon l'expression consacrée, elle allait au mois chez chacun de ses trois enfants, elle s'éteignit à 93 ans. Je l'entendis souvent répéter que "Dieu l'avait oubliée". Son frère mourut des suites d'une chute à 87 ans ; à leur soeur, il manquait trois jours pour avoir 100 ans. Elle dut à sa longévité de profiter d'une grande partie de la fortune d'un cousin Wattebot de Pargnan, alors que ses neveux et nièces virent leurs espérances déçues.

Outre ma mère, mes grands-parents maternels eurent deux autres enfants : Marie Catherine Augustine, née le 28 novembre 1816, un fils, Jean Baptiste, né le 20 février 1819.

Mon grand-père maternel mourut à l'hospice de Reims le 19 octobre 1829.

Mon grand-oncle maternel Douan Jean Baptiste épousa Céline Hautemont, il eut sept filles et trois fils.

La première, née en 1814, se maria à Pelletier, de Moussy.
La deuxième, née en 1815, se maria à Moulins.
La troisième, née en 1817, devint Mme Muttelette de Pargnan.
La quatrième naquit et mourut en 1819.

L'aîné des fils, né en 1820, partit, m'a-t-on rapporté, pour la Californie, et personne n'eut plus de ses nouvelles.
Le deuxième fils vit le jour le 17 août 1822, se maria, vécut et mourut, il y a peu d'années, à Pargnan. Un de mes plus anciens souvenirs est l'assistance à sa noce, qui se fit dans une des nombreuses carrières de cette commune.

La cinquième fille, née le 25 février 1824, fut Véronique Florence, qui devint la femme du joyeux compère Mathieu de Beaurieux, maçon de son métier, comme il se plaisait à dire (2) - et qu'un misérable du nom de Cyprien Gateaux, que maintes fois elle avait hébergé, tua pour la voler dans la nuit du 13 novembre 1885. Ce monstre paya de sa tête son odieux crime : il fut guillotiné sur une des places publiques de Laon.

C'était une personne sans malice, ayant le coeur sur la main. Seule de cette famille, elle n'eut pas d'enfant.

La suivante, née en 1826, Marie Françoise, filleule de ma mère, épousa un M. Berger de Geny.

La dernière fille, née en 1829, Marie Louise Clémentine, dame Lacambre de Pargnan, est la seule survivante, en 1903.

Le troisième garçon, né en 1831, mourut en 1833.

L'oncle Douan était un homme calme, fort honnête, qui éleva convenablement ses nombreux enfants.

La vieille tante Marie Jeanne se maria, et elle alla demeurer à Jumlgny, elle devint Mme Godefroi, fut mère d'un fils qui s'adonna à la boisson, et de Mme Lacambre qui est morte chez sa fille, Mme Gambart de Beaurieux, à l'âge de 87 ans, en 1903.

Ma tante Catherine fut mariée à un M. Fovet, maçon, originaire de Vendresse, qui mourut vers 50 ans ; elle eut deux enfants : Armandine, de deux ans plus âgée que moi, épouse de Charles Maroteaux, maire de sa petite commune depuis plus d'un quart de siècle ; c'est une bonne pâte d'homme et elle est excellente femme ; ils n'ont jamais eu d'enfant. Et Ernest, maçon comme son père, né quatre ans après sa soeur, marié à une Delle Octavie Gosset, aussi de Pargnan ; il n'eut qu'une fille, Charlotte, qui mourut prématurément après peu de temps de mariage. Cette perte fut fort sensible à Ernest, sa santé ne tarda pas à chanceler, en août 1902 il mourut presque subitement. Leur mère est morte en décembre 1887, la même année que ma chère mère.

Mon oncle et parrain, Jean Baptiste Ramboux, épousa une Delle Dhévent ; plusieurs enfants naquirent de cette union ; deux seulement survécurent, une fille, Anna, qui épousa en 2e noce Paillet de Beaurieux ; elle mourut en 1899, laissant trois fils dont deux sont mariés. Le fils, Aristide, fut instituteur ; obligé de quitter l'enseignement, il abandonna sa femme et ses deux enfants, deux garçons, pour aller vivre loin d'eux. Cette conduite inqualifiable abrégea l'existence de ses parents ; ma tante mourut peu de temps après ces événements, mon oncle ne lui survécut guère. En parents soucieux de faire une situation sociale convenable à leur fils, ils s'étaient imposé force privations, avaient toujours beaucoup peiné et réalisé d'assez sérieuses économies ; ils n'eurent ni récompense ni satisfaction ; la part de leur héritage laissée à ce mauvais fils est depuis longtemps dissipée ; leurs deux petits-enfants, orphelins de mère maintenant, n'auront rien de la petite fortune de leurs grands-parents.

A suivre...

_____
(1) Le Dr. Albert Martin a reçu une lettre de la fille Billard, en septembre 1941.
(2) Très habile dans son métier, il a travaillé intelligemment à réparer la vieille église du XIIe siècle de Beaurieux.

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